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  L’ERE BARBARE

En 1897, André Léo écrit un article dans "La revue Socialiste"

lundi 20 décembre 2010, par Pierre Rossignol

La revue Socialiste 1897

L’ÈRE BARBARE

Socius signifie associé, compagnon, vivant de compagnie avec un, ou plusieurs ; et par extension, égal. Traiter de pair à compagnon veut dire traiter, sur le pied d’égalité. Une société est une réunion d’humains liés par un contrat, qui les oblige les uns envers les autres, et leur promet des avantages réciproques.

Telle est la loi générale du groupe ; et s’il s’y produit quelquefois une sorte de dérogation, si par exemple une rétribution est assignée à tels ou tels sociétaires, c’est qu’ils auront été chargés d’un travail particulier, au profit de la société entière. Par contre, les fonctions de président sont honorifiques, parce qu’elles ne prennent pas plus de temps à celui qui les remplit qu’à tout autre membre assistant à la séance. Qui verrait en ceci une manifestation d’autorité monarchique se tromperait. Dans toute assemblée délibérante, si l’on veut aboutir à une solution sur la question posée, il faut une direction bénévole et intelligente, qui arrête lès orateurs sur la pente des digressions, et maintienne l’attention de l’assemblée sur le sujet discuté. Le président ne représente qu’une règle d’avance acceptée, à laquelle il prête sa forme et sa voix. Tout le monde sait que son premier devoir est d’être impartial, c’est-à-dire neutre, et sans opinion personnelle, du moins exprimée. Ce n’est point un chef, c’est un simple guide, un avertisseur.

Tous égaux et tous libres ; associés en vue d’un but commun à atteindre, dans les limites de règles convenues et d’un concours déterminé ; chacun investi de sa pleine liberté en toute décision nouvelle à intervenir, et pouvant se retirer, si sa conviction cesse d’être en accord avec le but, ou avec les moyens choisis pour le réaliser.. tel est l’idéal commun de nos sociétés, ou associations, diverses ; qu’elles soient composées d’un petit nombre d’individus, ou qu’elles étendent leur action jusque dans les affaires internationales ; qu’elles aient en vue des questions d’art, d’industrie ou des problèmes philosophiques.

C’est dire combien l’idéal nouveau diffère du fait ancien. Et témoigner en môme temps que la société primitive n’a point commencé par cette convention fantaisiste que beaucoup se plaisent à supposer ; comme si les choses humaines se faisaient - surtout alors - de parti pris, après réflexion, au lieu d’être déterminées par l’enchaînement des faits, et l’action naturelle des individus. A quelle heure du temps - en quel lieu - dans quel lointain d’avant l’histoire, aurait opéré cette assemblée dé penseurs mal inspirés, qui auraient jeté les bases du monde ancien, et entrepris de ranger sous une même loi, sinon l’espèce humaine, du moins des peuplades, devenues plus tard des, nations- Comment se seraient-ils rencontrés et entendus- Comment, enfin, voulant donner des lois générales à un peuple d’humains, au nom de leur nature commune, auraient-ils persuadé le grand nombre de se soumettre au plus petit, et de le servir et lui obéir, jusqu’à lui abandonner sa liberté, ses biens et sa vie ?

On ne s’y trompe plus aujourd’hui : les plus belles républiques de l’antiquité, et les modernes plus encore, ne furent que d’âpres aristocraties, fondées sur l’esclavage, la guerre et le privilège, plus dures parfois que des monarchies.

Plus on étudie l’histoire, plus on y voit les hommes agglomérés, non associés, sous l’empire de droits et de devoirs extrêmement inégaux : droits absolus pour les grands ; devoirs absolus pour les faibles.
Ce ne sauraient être là des conventions conclues et consenties ; elles furent imposées ; résultant de faits produits par l’état naturel des êtres et des choses, et consacrés plus tard par des législations.

Avant d’imaginer et de faire des constitutions, il fallut que l’homme, né dans l’animalité, l’eût assez dépouillée pour s’appliquer à des créations plus ou moins intelligentes. Pendant un long temps sans numération possible, puisque la pensée en est absente, que la nature végétale et animale (qui se sent, mais ne se connaît pas) occupe seule le globe ; avant tout essai d’actes réfléchis, avant l’esprit, la force féconde, au sein profond de la nature, de plus en plus subtile et puissante, cherche son cours, sa forme, son expression. Plus éclatent les splendeurs au front de la jeune planète, plus s’exhalent de parfums, d’harmonies, de beauté, de poésie- plus une conscience vague s’épanche, croît, s’agite, réclame un sens nouveau, une voix, une pensée... et l’enfantement de la nature s’achève par un nouvel être, lourde ébauche de l’humanité, mais pénétré d’un rayon plus vif du générateur solaire, d’une part plus large de cette électricité - qui est le système nerveux de la vie universelle - doué de moelles plus délicates, de vibrations plus hautes, et d’un cerveau mieux organisé, d’où résultera chez lui plus tard une qualité spéciale, supérieure à l’animalité : celle de conclure d’un fait à d’autres faits, engendrés .par le premier ; de voir par l’esprit ce que les yeux ne voient pas ; de distinguer la réalité sous les apparences ; d’induire, de créer !...

Faculté, cependant, enfantine encore, soumise au cours des différents âges de l’être et du développement progressif de sa connaissance ; germe longtemps endormi dans l’animalité native, et qui n’éclora que plus tard, en des circonstances plus favorables. ? Tout d’abord, l’être nouveau, devra soutenir l’âpre lutte pour la conservation de son existence, avec la terre non fertilisée, les éléments souvent déchaînés, les bêtes féroces...
En dépit de maints accidents et de maintes destructions, l’être persiste, le monstre s’affine, acquiert, de siècle en siècle, un perfectionnement, une aperception ; des usages ; des signes ; des bégaiements, qui deviendront des mots. De l’écorce animale, sortent des pousses nouvelles qui se développent, et plus tard produiront la fleur et le fruit humain.
Elle fut lente, cette végétation obscure et rampante, entre les parois épaisses du crâne de l’homme des cavernes - tandis que dans ses lobes, animés de frémissements sourds, s’éveillait l’intelligence sous forme de ruses, de prévisions confuses, d’espoirs, de craintes ! Lente en clartés, fougueuse de passion primitive.

Tout l’être encore est fruste, grossier, rugueux. Cet humain futur ne possède ni la grâce, ni la légèreté, ni la surprenante précocité du petit animal ; mais sa bouche a des mouvements étrangers à la gueule des bêtes de proie. Parfois, elle s’étend, s’élargit sur les dents blanches, et tandis que les lèvres ébauchent un sourire, les yeux s’éclairent d’un jet de lumière.

II cherche sa proie comme l’animal. Il cherche aussi sa commodité ; il a ses préférences.

Un jour que le soleil brille dans sa splendeur et que, sous les palétuviers, l’ombre dort parmi les herbes fleuries ; un jour édénique, sans date, mais qui reste vaguement imprimé dans l’âme humaine, il trouva !...

- Quoi donc ?

- Peu de chose et tout ! Il venait de réaliser un besoin senti, puis formulé : arme, outil, siège ou cothurne - Il s’était creusé une coupe, imaginé un abri clos, inventé quelque ornement. Il avait trouvé ce qui n’était pas encore !... Et peut-être le transport de ces premières découvertes fut-il plus grand que, plus tard, l’émoi causé par d’autres qui changèrent la face du monde ! Sa joie dut être plus grande que celle future d’Archimède, qui lui, déjà, plus d’une fois, avait trouvé !... C’est chez le sauvage et chez l’enfant que l’allégresse et l’admiration s’épanchent avec plus de plénitude et d’intensité. Le primitif venait de créer ; il se sentait homme !
Cependant, au milieu des périls et des difficultés qui l’entourent à ses commencements, peut-être est-ce la crainte qui le préoccupe le plus ? Il a sa vie à défendre contre les monstres hideux et gigantesques des eaux, des marais, des plaines et des forêts, qui promènent autour de lui leur formidable avidité. Il est victime du désordre des éléments qui règne encore dans l’âge quaternaire : secousses du sol mal affermi, écroulements, inondations, fureurs du vent, fracas du tonnerre, chute de la foudre, engloutissement, ou débordement, des lacs, destruction des choses et des êtres.

Ses sens lui ont fourni, de même qu’au simple animal, l’idée de cause dans sa production immédiate. Il ne voit pas le moteur de ces bouleversements ; mais le sens humain embryonnaire le lui fait chercher derrière l’effet qui éclate : il sait que la cassure des branches sur le sentier est l’œuvre de son semblable ou de lui-même, et pour lui toute action est l’œuvre d’une volonté, c’est-à-dire d’un être individuel. Ce ne peuvent être que des volontés puissantes et terribles celles qui ébranlent ainsi la terre et les cieux ?... Il n’est qu’un fétu dans leurs mains !...
Invisibles !... et d’autant plus redoutables, il se prosterne devant elles, en les suppliant de l’épargner ; s’efforce de les toucher par son humilité, sa terreur et ses sacrifices. ? Tous les dieux primitifs (devenus civilisés) sont méchants et sanguinaires. Cela se voit à leurs coups ! Et il les comprend si bien, l’homme ! Il n’a pas besoin pour les connaître de les avoir vus. Lui aussi ne se fait-il pas un jeu d’écraser l’insecte - d’étouffer l’oiseau - de frapper l’enfant, la femme ?... Et dans l’éclat de ses jalousies, de ses colères, ne goûte-t-il pas une joie féroce à détruire son semblable ?

Entièrement égoïste dans ses amours comme dans ses haines, chargé de sa subsistance et de la défense de sa propre vie, entouré d’ennemis, de dangers, de concurrents, insuffisamment armé par la nature, l’homme, à peine sorti de l’animalité, est à la fois craintif et méchant. Tandis que l’animal, alerte et gracieux, s’ébat au soleil, confiant en la subtilité de son odorat, la finesse de son ouïe, l’agilité de ses pattes, ou de ses ailes, pour grimper en un clin d’œil au sommet de l’arbre, ou s’envoler dans les airs, ou disparaître dans l’abîme,- lui, l’humain, la tête penchée sur sa poitrine, défiant’, inquiet, tressaille au moindre bruit ! Il redoute, soit l’amphibie des grands fleuves, soit le python énorme qui peut, se jetant sur lui, l’enlacer de ses nœuds horribles ! Le vampire des soirs, l’hydre des marais, le lion rugissant des nuits, le tigre féroce : tous les monstres de l’ombre ou du midi, des eaux ou des cavernes. Il se nourrit de faibles animaux ou des fruits de la forêt, se réfugie au sommet des arbres, ou d ans les rochers. La nuit, ce qu’il a d’imagination lui présente des rêves lugubres ; l’idée des morts l’agite et l’épouvante ! Où vont-ils, ceux qu’il a vus tomber, livides et sans voix- ceux qui étaient et qu’on ne voit plus ? Et lui- même, où ira-t-il ?... Eux aussi invisibles, sans doute vont avec les Dieux ?... Dans ces pensées, la frayeur le glace. Tourmenté, malheureux, ignorant de toute justice, parfois, il est saisi de colères subites ; et si, alors, il frappe sa femelle, s’il tue son petit, que faire ?... Après tout, il est le plus fort,... il est le maître ! Plus tard, il les appellera vainement... et peut-être-pleurera-t-il ?... Mais se souviendra-t-il de ne plus frapper ? Non ! Farouche et sauvage, entièrement dominé par ses passions, il se rue sur les faibles !... Sûrement, c’est ainsi que se vengent les Dieux !

A peine en dehors de l’animalité, ou plutôt encore tout plein d’elle, l’homme ne peut être qu’esclave ou tyran. Il naît Un, monarque, seul en soi, ne sentant et ne comprenant que lui-même, ^l’ayant conscience qu’à peine de la souffrance de son adversaire, si ce n’est par la volupté qu’il éprouve à l’écraser ! Sans doute, il pressent vaguement que cet obstacle odieux désire, souffre ou jouit, à peu près comme lui-même ? Toutefois, il n’en est pas bien sûr...Y pense-t-il même ?...Et d’ailleurs, que lui importe ?...
Chez l’homme comme chez l’animal, c’est tout d’abord la force musculaire qui donne l’empire. Départ fatal, mais inévitable. L’inégalité des lois naturelles dans la famille accroît l’intensité du fait ambiant : né protecteur obligé de la femelle pendant les épreuves de la maternité, et de même éducateur de l’incapacité enfantine, le mâle, de ce fait, s’établit monarque, à la façon dont toutes les monarchies subséquentes comprendront leur charge ; et il prolongera le pouvoir paternel autant qu’il pourra, jusqu’aux dernières limites de sa propre vieillesse...

Le voici ! Le législateur supposé que cherche l’histoire ! C’est ce Moi humain, brutal, égoïste, inconscient, qui, naturellement, pose la tyrannie à la base de l’organisation sociale, par la famille. C’est de cette façon que s’établit le concert, auquel une assemblée moins partiale eût difficilement abouti, et par lequel on s’entendit sans parler.

Ceux qui s’agitent autour du primitif, ne sont guère à ses yeux que de simples formes, agréables ou gênantes ; des objets, auxquels il commande s’il est plus fort qu’eux ; auxquels il obéit, s’il est trop faible pour leur résister. Il ne se sent point en eux - moins peut-être qu’en l’animal domestique, dont l’obéissance lui plaît et le touche. L’esclavage existait bien avant les lois. Elles n’eurent qu’à le régler.

C’est de ce point que date la rupture de l’être humain - non pas avec l’animalité, qui reste condition de sa vie, mais avec l’instinct animal, docilement suivi par les espèces inférieures. Poussé par l’esprit qui lui est propre, par la force inconsciente du moi, par une précoce vanité, l’homme abandonne l’instinct... il tâtonne... il cherche !... il veut !...
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Mais à cette époque-là, des siècles le séparent du raisonnement et de la compréhension de sa destinée ; de cette vérité si retardée, encore nouvelle aujourd’hui : que l’homme et l’humanité, liés étroitement par une même nature, un même génie, des besoins matériels et moraux semblables, ont par conséquent aussi les mêmes intérêts, partagent les mêmes périls, et jouissent ou souffrent, s’élèvent ou s’abaissent, l’un par l’autre. ce qu’on appelle la solidarité humaine. Il n’a entrevu que la loi de concurrence vitale qui gouverne la nature, où les espèces se disputent la vie, se dévorant les unes les autres. Comme les animaux carnassiers, dont il est lui-même victime, il fond sur sa proie, la tue, et la dévore sans pitié... - Mais l’animal carnassier respecte sa propre espèce, et, repu, cesse tout carnage. Dans son instinct borné, celui-ci secourt sa femelle, nourrit, soigne et chérit ses petits. - Tandis que l’homme plus avide, plus inquiet, plus féroce, attaque indifféremment son semblable, ou tout autre animal propre à sa nourriture. Son implacable et sauvage égoïsme ne s’arrête pas même devant les siens : en cas de famine, il mangera sa femme ou son enfant !

Animal et progressif, ne pouvant encore progresser par la raison, c’est dans l’animalité qu’il progressera ; c’est-à-dire qu’il la rendra plus barbare !

C’est dans cette direction que du premier coup l’être particulièrement doué dépasse et laisse loin derrière lui l’animal, son humble compagnon !

- On trouve encore, en des coins écartés de notre globe, des anthropophages. On voit partout chez les sauvages, la Femme chargée du poids de l’enfant, soit pendant la gestation, soit pendant l’allaitement, et plus tard encore on la voit, lors des exodes fréquents du ménage, ou même dans les chasses et les excursions, porter, outre l’enfant, les armes, les provisions et les ustensiles ; portefaix, esclave, servante, en même temps que mère et épouse ; bien que ses forces, tournées surtout vers la fonction maternelle, si épuisante, la rendent extérieurement moins musculaire que le mâle !

Combien existe-t-il encore de civilisées dont le sort n’est pas moins cruel ?

Dons notre prétendue civilisation, combien d’enfants sans père ? Dans quelle patrie, de nos jours encore, la femme n’est-elle pas condamnée par la loi du mariage à la servitude ? Et pourquoi cette touchante unanimité de la sauvagerie et de la dite civilisation ?

Parce que l’homme est le plus fort.

Logique à rebours, vice primitif, conservé depuis toujours !

Ceci est le propre de l’intelligence humaine !

Car l’animal n’est point assez avise pour charger son fardeau sur le dos d’un autre animal. Chez lui, le plus faible céder a le pas au plus fort ; mais le lion ne se fait bâtir ni palais, ni forteresses ; il ne s’attribue pas la forêt à lui seul, il ne se donne pas de serviteurs.

L’animal cherche et trouve lui-même sa nourriture ; si bête qu’il n’a pas d’esclaves. ? Non content de domestiquer les animaux à son usage, l’homme, celui du moins qui .dispose de la loi du plus fort, plus que jamais
victorieuse, l’homme contraint en outre à le servir et à travailler pour lui le plus grand nombre de ses semblables.

Et tandis qu’il soigne grassement ses animaux domestiques, pour en obtenir un meilleur travail ou un aliment plus savoureux, il maintient ses serviteurs humains dans la misère et dans l’ignorance, afin de leur enlever les velléités et la force de regimber contre le joug, et qu’ils le laissent libre de goûter paisiblement, dans sa fainéantise de riche, les plaisirs et les voluptés dont il jouit, grâce à leur travail.

La bête se borne à préférer sa propre existence à celle des êtres qui lui servent de nourriture. Elle tue pour manger. - L’homme primitif se prend d’amour pour la chasse à l’homme, comme à celle du gibier ; utilitaire, il mange ses prisonniers.

Plus tard, quand il aura renoncé au cannibalisme, il n’en continuera pas moins de jouer avec la vie de ses semblables, avec leurs biens, avec leurs souffrances. Et ce jeu cruel deviendra bientôt à ses yeux son principal titre de gloire ! Il y mettra sa passion, son enthousiasme et... son honneur !... Ses héros les plus applaudis, ce seront les guerriers les plus terribles, conquérants, chefs de droit des premières sociétés. Les prisonniers, qu’on ne mange plus, on en fera des esclaves. Traitement plus cruel peut-être - mais trait de génie, dont la simple animalité n’eût jamais été capable.

Toujours progressant, l’homme fera de la guerre un art et un plaisir. Il inventera des moyens de carnage et les perfectionnera sans cesse. La guerre deviendra la carrière héroïque par excellence. Elle passionnera l’opinion et sera célébrée dans les chants publics. Et tandis que se produisent lentement les éléments et les découvertes des premières civilisations, grâce à la prescience de génies modestes et paisibles - méprisés, relativement aux guerriers, et Testés obscurs, inconnus ? tandis qu’on bâtit des habitations plus claires, plus solides, plus saines et mieux défendues, qu’on apprend à se servir du feu pour cuire les aliments, pour chauffer l’hiver les habitations, pour fondre les métaux, façonner le fer en outils précieux, qui doubleront la force et l’adresse de leurs possesseurs ; pendant qu’on s’applique à cultiver la terre, à y multiplier les plantes et les racines utiles à l’homme, qu’on invente la charrue, qu’on domestique la vache et le taureau, la poule et le coq, le mouton, la chèvre ; qu’on s’ingénie à faire le pain, à pétrir la glaise et à la cuire, a tisser le vêtement... d’autre part, avec plus d’ardeur encore, on augmente les moyens de destruction c à la flèche, au javelot, succèdent la lance, l’épée, la pique, la hache, le maillet, le couteau perfide ! Et loin de s’apaiser, la guerre, à mesure que les siècles s’écoulent, devient plus cruelle, et les massacres plus étendus. Ce ne sont plus des assauts de ville à ville, et de peuplade à peuplade, mais de nation à nation, de race à race. On se détruit, on s’extermine avec rage. Dans l’histoire antique, un siège fameux dure dix années ; dans l’histoire moderne, à cinq cents ans seulement en arrière de nous, c’est une guerre de cent ans ! Impitoyable ! Où, comme au siège de Troie, les guerriers ne se haranguent plus avant de se mesurer ; mais une orgie sanglante de pillages, de viols, d’assassinats sans merci ; atrocités de malandrins, qui fauchent les populations rurales comme la faux les blés.

Il n’est plus de génération sur la terre qui n’ait ses batailles, ses égorgements et ses vengeances ; pas de cœur humain qui ne soit empoisonné de haine et de transports de rage ! Des atrocités sont ’ commises, que l’animal le plus féroce ne connut jamais ; et plus la civilisation progresse, plus cette fureur s’étend ; plus s’élargissent les champs de carnage et s’élèvent les monceaux de morts !... Aujourd’hui, c’est par centaines de mille que se chiffrent les combattants de chaque armée, par dizaines de mille les morts de chaque bataille, et aussi les blessés, hachés par les foudres d’une artillerie monstrueuse, due aux puissantes combinaisons du cerveau humain, en vue de la destruction des hommes. La science, à l’époque actuelle, a produit en ce genre des merveilles... si grandes !... que l’homme enfin devient pensif devant ce problème : - Laissera-t-on aboutir la guerre à cet excès de science : de supprimer d’un seul coup l’humanité ?...

L’animal a des amours chastes, réglés suivant la saison, en rapport avec les lois de la nature et fidèles à leur but : la reproduction de l’espèce. Il obéit au désir sexuel quand il l’éprouve, sans chercher à le créer.

Au contraire, l’imagination, trop souvent corrompue de l’homme, recherche en tout temps et à tout propos cette sorte de volupté qui résulte de l’union des sexes. Et quand elle pourrait être d’autant plus complète qu’elle serait plus haute - c’est-à-dire jointe à l’union des sentiments et au charme particulier d’un être aimé entre tous - la volupté purement sensuelle, sans autre but que ’ la sensualité, est ?devenue chez lui, par l’abus, un stimulant perpétuel, bas et vulgaire, une maladie du corps et de l’esprit. Elle le possède, l’affole et l’énervé, parfois l’empoisonne et le tue. D’une loi naturelle, nécessaire à la reproduction de l’espèce, il a fait la débauche qui altère la race, la dégrade et la détruit. Ce n’est plus une union, ce n’est plus des affections humaines la plus intime, c’est l’exploitation, la tyrannie, -et l’avilissement sous une autre forme ; c’est la guerre encore, la lutte et la haine entre les deux moitiés de l’humanité !
Si les bêtes parlaient, où nous disons : passion bestiale, férocité animale, elles diraient : humaine.

- L’animal suit sans dévier (hors de l’influence de l’homme) sa loi instinctive. Inférieur à l’homme eu intelligence, il lui est supérieur - on ne peut dire en moralité, puisqu’il ne discute pas sa loi, mais en rectitude. Il mangé avec plaisir pour satisfaire sa faim, mais -sans excès ; de même, dans la loi de procréation, il accomplit le renouvellement de la vie ; également, innocent dans ces ’ deux actes, dont l’homme a su faire deux vices. Il n’y a dans l’état simple d’animalité ni honte, ni esclavage. - Tandis que l’homme, guidé par ses propres vues, ou plutôt par des passions déréglées, constamment en écart sur la loi naturelle, au-dessus ou au-dessous, la dégrade, et soi-même avec elle !

- Il parait donc absolument vrai de constater que depuis son abandon, son départ, pour ainsi dire, de l’instinct animal, l’homme a surtout appliqué ses facultés progressives dans le domaine de l’animalité, et qu’il l’a élargie et pervertie. La débauche, l’égoïsme, la cruauté, l’oubli du devoir naturel, sont - chose terrible à dire - œuvre toute humaine ! L’animal se dévoue à ses petits, secourt et défend sa femelle. Il ne se plaît pas aux souffrances de sa victime. Ce n’est pas lui qui a inventé la torture, ni les bûchers, ni les massacres de la haine et de la vengeance ? ni rien de semblable à ce pressoir, sous lequel on exprimait, aux dix-septième et dix-huitième siècles, la dernière goutte de sang ou de sève de populations entières.

- Erreur de primitif, dira-t-on ; égarement naturel, chez un être nouveau, qui ne connaît rien encore !

- J’y consens ! Je le crois aussi. Mais alors, à quel âge se bornera l’enfance de ce primitif ? A quels signes reconnaîtra-ton son adolescence ? Et quand, enfin, sera-t-il adulte ?

Pour nous édifier à cet égard, au moins approximativement, examinons les faits :

Au moment où s’ouvre l’histoire, c’est-à-dire après l’hiéroglyphe, non encore déchiffré complètement, après l’écriture, nous nous trouvons en face de légendes, de prêtres, de mystères, de livres sacrés, de conquérants, de rois et d’esclaves. Derrière tout cela, des siècles sans nombre et sans vestiges ont passé, pleins de générations inconnues.
Le fait le plus constant et le plus caractéristique, relaté comme origine des peuples dont l’histoire va se dérouler, est l’arrivée sur telle côte d’Europe, d’Asie ou d’Afrique, d’une nef commandée par un fils de roi et chargée d’émigrants armés, qui envahissent la contrée, en chassent les indigènes, se partagent les terres, et fondent un nouveau royaume, ou tel port, ou. telle ville, plus tard florissants. - Ou bien, la descente dans telles plaines d’une troupe de brigands armés, qui occupent les terres des autochtones, et leur enlèvent leurs femmes, après avoir construit en pisé, à toits de chaume,’ une bourgade, qui pendant un millénaire deviendra la capitale du monde. Elle débute, l’histoire, par des combats, des rapts, des égorgements et des violences, et continue par des violences, des vols, des égorgements et des combats ; luttes constantes, au dedans ou au dehors de la cité, de l’homme contre l’homme. Tour à tour, les conquérants ? nom héroïque des brigands à main armée - exterminent et sont exterminés, dépouillent et sont dépouillés, écrasent et sont écrasés. Le bagage de la gloire est fait de morts et de ruines. Et parmi ces destinées humaines et ces hauts faits, dont l’homme va parlant avec emphase, qu’il célèbre avec orgueil, ce qu’il y a de plus incontestable est la désolation de la race humaine.

- La guerre a-t-elle cessé de nos jours, après huit ou dix mille ans de carnages ? ? Elle s’est agrandie et perfectionnée. Plus que jamais, elle couvre la terre de ruines et de sang humain. Et, dans les intervalles de paix qui séparent ses fureurs, elle affame, par ses préparatifs de destruction, les peuples que plus tard elle décimera.

- La tyrannie a-t-elle cessé ? - Une moitié de l’humanité, celle qui enfante et nourrit l’humanité future, est encore sous le joug de l’autre, d’abord. Et quant à l’ensemble, échelonné en hiérarchie, chacun des êtres qui le composent présente deux faces également antihumaines, celles de maître et de serviteur. L’enfant est toujours serf jusqu’à sa majorité, et bien souvent au delà. La famille est généralement un contrat financier recouvert d’hypocrisie, trop souvent plein de discorde et de haine, où chacun, en ce qui touche sa liberté et son bienêtre, est intéressé à la mort des siens ! Une intelligente division du travail et de la propriété fait deux parts des humains : l’une très petite, qui ne fait rien et possède tout ; l’autre, fort nombreuse, qui ne possède rien, et fait tous les travaux nécessaires pour entretenir les loisirs des premiers et leur procurer une vie voluptueuse. Quant aux seconds, ils obtiennent pour cela - à moins de chômage - un peu de pain. - Les oisifs sont les riches ; les travailleurs sont les pauvres.

Cet arrangement est béni par les Dieux, qui vivent encore, ont toujours leurs favoris et leurs prêtres, et, toujours féroces et vindicatifs, font rôtir éternellement les âmes de ceux qui ne les ayant pas vus Osent nier leur existence. - Ils pourraient se montrer sans doute-... Mais ils ne le veulent point !...

L’association (ou société) humaine, est, par un miracle d’ingéniosité, organisée de façon que l’intérêt de chacun y est opposé à celui de tous ! ainsi que le constate un vieux proverbe, formulé par La Sagesse des nations, qui déclare : - Le bien des uns fait le mal des autres, et réciproquement. ? En sorte que rien n’est perdu, et que, même à l’intérieur et, dans la paix apparente, la guerre est partout.

L’homme dans la cité, s’il est pauvre et malheureux, est plus seul que dans la forêt primitive, et bien plus pauvre ! Car la chasse et la pêche lui sont interdites ; il lui est défendu de couper du bois, de bêcher la terre, de se construire une hutte ; aucun des dons de la nature n’existe plus pour lui, car tout est approprié. L’homme n’est plus le fils de la terre : elle est la chose de quelques-uns. Celui qui n’a rien, si le riche ne lui permet pas de travailler, il doit mourir. ? Il n’y a pas de place pour lui au banquet de la vie ? pas même parmi les chiens de bonne maison, qui lui font la chasse. « Arrière, misérable ! Va crever ailleurs ! »

- La débauche a-t-elle cessé ? - Elle aussi a suivi le progrès des choses humaines. Comme toujours, aux époques où la corruption de la grande richesse oisive fait face à l’avilissement du peuple par la grande misère, de toutes parts elle déborde ! Là haut, la morphine, en bas, l’alcoolisme, dépravent les cerveaux et abaissent les cœurs. De temps en temps, parmi ces échos malsains qui alimentent de leur bourbier l’imagination publique, éclatent des crimes contre nature, commentés par les journaux, au profit de toutes les ignorances. L’amour, ce créateur de vies nouvelles, qui pourraient être progressives, est tombé à l’égout des impressions sensuelles.

Allez visiter, dans les asiles de l’enfance abandonnée, les salles où sont recueillis les fruits malencontreux de la débauche ! A l’aspect de ces petites figures macabres, horribles de déformation et de souffrance, réductions grimaçantes du squelette humain, vous reculerez d’horreur !... et l’épouvantable image restera à jamais imprimée dans votre souvenir. Sans doute, ces épaves lamentables ne transmettront jamais la vie, mais d’autres, analogues, quoique plus viables, le pourront.- C’est la malédiction de la race ! Sa fin dans l’abjection et l’horreur !...

La débauche ?... les civilisations modernes en ont fait une institution !...
Tel est l’héritage de l’humain primitif, pieusement conservé jusqu’à ce jour.
On s’écrie : - Allons donc ! Vous niez le progrès ! ! !

- Pas du tout ! Il existe dans le mal comme dans le bien. Tout dépend de la direction donnée. Chaque chose génère selon sa nature. L’esprit humain, incontestablement progressif, s’il se trompe sur le principe, n’en sait pas moins poursuivre les conséquences. Les faits -sont sans réplique : on ne saurait nier le développement constant de la guerre, qui marche inévitablement vers le jour où l’on pourra faire ?sauter en l’air un peuple entier ! La débauche est devenue une institution sacrée ; demandez au bureau des mœurs ! L’homme qui renie ses devoirs de père est protégé par la loi ! La tyrannie s’est rendue nécessaire aux opprimés, à ce point qu’ils assiègent les portes de ses géhennes en sollicitant d’y être admis.

C’est pour les tyrans seuls que travaille, en dépit d’elle-même, la science, cette bienfaitrice de l’humanité, dont Pangloss, toujours content, vante les merveilles. Qui donc oserait nier le progrès ? Les découvertes abondent et chaque .année les modes changent... jusqu’à changer la forme humaine !

On raffole de nouveautés, et l’on court aux danses et aux spectacles avec une ardeur d’Océaniens. - De ce côté, le progrès est incontestable !

- Vous vous moquez ! dit-on. Cependant si de tels vices n’étaient pas inhérents à la nature humaine, depuis un si long espace de temps, ils eussent été réformés, anéantis ! On peut se tromper d’abord ; puis la vérité bientôt se fait reconnaître et reprend ses droits. Mais devant une persistance de tant de milliers d’années dans l’injustice, la violence, l’inégalité, après tant d’épreuves, aucun espoir n’est permis !

- C’est le grand argument, et trop spécieux, de nos villageois : - Puisque ça à toujours été comme ça, disent-ils, c’est que ça ne pouvait pas être autrement.

Argument de routine, présenté par des routiniers ignorants ! Ne sait-on pas que les hommes varient suivant leur condition - et que les lois varient également, selon la nature et l’étendue des faits auxquels elles s’appliquent ?-Pour moi, j’en conclus que la carrière de l’humanité, aussi bien que celle du globe, est démesurément longue, et que son enfance n’est pas précoce. Car l’humanité, tout le prouve, est encore dans son enfance, au point de vue intellectuel et moral. J’en conclus que depuis les millénaires écoulés, dont nous ignorons le nombre, jusqu’à demain - qui durera peut-être un siècle encore ? - nous sommes toujours dans notre premier âge : âge d’enfance et de barbarie !

Mais une grande aube a paru, qui nous annonce la fin de cette ère sanglante et misérable ! Un vaste éclair a traversé notre nuit ; et bien que les nuages se soient reformés, le jour ne peut longtemps se faire attendre. Il y aura encore des luttes à livrer ; mais celles-là seront définitives.

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Oui, ce fut une longue et cruelle enfance ! Mais trois grandes" causes l’expliquent : l’égoïsme animal, l’habitude, et l’abaissement systématique du plus grand nombre des hommes.

L’égoïsme, dans l’être animal, ne voit, ne sent que soi-même. Ceux qui l’entourent ne sont pour lui que des formes et des objets familiers. Il les aime, ou s’en éloigne, selon qu’ils lui sont agréables ou fâcheux, utiles ou gênants. Il ne se sent point en eux, et la justice n’a pas de sens pour lui.
S’il n’est pas mal doué, il obligera par plaisir et par grâce royale, mais non par juste répartition. Il trouvera tout simple d’être servi, flatté, adoré, et cette infatuation demeurera en lui, aussi longtemps qu’elle ne sera pas châtiée, éclairée surtout.

L’homme, c’est-à-dire le mâle, étant le plus fort de la famille, et comme tel chargé de la défendre, s’est trouvé naturellement investi d’un pouvoir, - autrement dit du droit d’abus. La femme, de ce fait, devient son esclave, et l’enfant sa chose. Lui, étant le plus fort, musculairement, c’est Elle, la plus’ faible, qui le servira, portera les fardeaux, fera tout l’ouvrage. Toute la société suivante est dans cette logique à rebours.

La famille, ainsi constituée dans les êtres et par eux, crée invinciblement la forme sociale. Les chefs s’imposent ; les faibles sont forcés de servir et de peinera la tâche. L’inférieur devient la base et le serviteur de l’agglomération (agglomération de familles, pour la défense commune, et non pas société stipulée par contrat), comme la femme est le serf de la famille. Et partout s’effectue la parole, prononcée bien plus tard, comme une de ces vérités vécues, toujours formulées en adage : - Malheur aux vaincus ! Malheur aux faibles !

Traduction : Barbarie ! Mot que nous infligeons à d’autres, ingénument, sans nous apercevoir que nous le. Méritons encore !

Quand viennent les lois, elles enregistrent bien plus qu’elles n’innovent. La famille légale ne sera pas amour mutuel, mais selon l’esprit régnant, joug et possession : droit de vie et de mort de l’époux et du père ; autorité du frère sur la Sœur ; sacrifice de l’enfant débile à sa naissance, des filles souvent. L’être humain n’a par lui-même aucun caractère sacré ; il représente seulement des intérêts d’Etat ou de famille. Le caprice du fort est toute la morale - et cela croit, s’étend, gigantesque ! Bien avant que la terre soit peuplée, on commence de se la disputer à main armée ; on l’engraisse de sang. Le vaincu, le faible, le pauvre, le prisonnier, quand ils ne seront plus mangés, deviendront esclaves. L’homme n’est point le frère de l’homme ; mais son ennemi, son gibier, son instrument ou sa marchandise. La première société, le patriarcat, simple extension de la famille, avec adjonction d’errants, de fugitifs, acceptés pour leur travail, est déjà une monarchie hiérarchique.

C’est sur ce modèle que les sociétés se forment sous une oppression générale, celle de la force musculaire, d’abord ; en suite, des forces acquises en vertu de cette force première : le butin, les dons, les terres, les rançons, les objets précieux, qui, depuis la grotte du primitif jusqu’au palais impérial, représentent le luxe et frappent de respect et d’admiration les dénués de tout bien. - Enfin, l’influence morale, composée d’énergie ou d’intrigue, de terreur ou de vaillance. Somme totale : despotisme, hiérarchie.

C’est ainsi que de toutes façons, - sur la femme, sur les enfants, sur le peuple, sur l’indigent, sur l’esclave, et à tous les degrés : vie matérielle, travail, lois somptuaires, droits civils, conscience, liberté :- l’oppression règne, sous prétexte d’ordre. L’homme possède la femme ; le père possède l’enfant ; le maître possède le serviteur et l’esclave. L’aïeul ordonne de toute sa lignée et répond de tous les siens aux Dieux, dont il est le prêtre. ? Au père, quand lui-même ira rejoindre ses ancêtres, succédera le fils aîné comme chef de famille. -Le général possède le soldat. Les riches possèdent l’État. Nul qui puisse, hormis les grands chefs, se posséder soi-même !

Et maintenant, en face de ces lois antiques et de ces cerveaux anciens, écartez les parois qui recouvrent les cerveaux actuels, et considérez attentivement les lois et les mœurs actuelles. Sauf des degrés d’intensité, vous trouverez prétentions pareilles et faits identiques.
Cet égoïsme du plus fort, bientôt confondu avec, celui du plus habile, et qui aurait pu être combattu par l’union des faibles, se voit secondé par l’habitude, loi animale par excellence, et non moins forte sur l’homme en tant qu’animal. ? Est-il même certain que la raison humaine puisse réagir complètement contre l’empire de l’habitude ? ? Large point d’interrogation, qui jusqu’ici ne se résout guère que par la négative.

L’habitude n’est pas une force active ; elle est bien plus que cela ! C’est la goutte d’eau calcaire qui lentement tombe et s’étale sur l’objet placé au-dessous d’elle, et peu à peu, qu’il soit rameau flexible, herbe, fleur ou glaise, le transforme en pierre. De même, l’habitude recouvre l’être vivant de molécules accumulées, qui l’alourdissent, ralentissent les palpitations du cœur, atténuent les vibrations du cerveau, enveloppent et pétrifient, peu à peu, l’être tout entier.

C’est l’habitude, transmise par l’hérédité et l’éducation, qui a figé dans l’humanité les visions inquiètes et folles de l’enfance humaine ; qui, des terreurs de l’imagination barbare et crédule, a fait des croyances. Elle qui, depuis des centaines de siècles, a produit ce miracle de persuader partout, à des masses d’hommes, armés de la toute puissance du très grand nombre, de tendre le dos au bâton, de baiser la main qui les frappe, de se faire de l’obéissance un devoir !

C’est grâce à l’habitude, incarnée dans leur âme et dans leur chair, par des générations successives, que le pauvre, le serf, le serviteur, souffrent lâchement, et bêtement, sans se demander même s’ils n’ont pas le droit et le pouvoir de ne pas souffrir- C’est l’habitude qui fournit cet argument déplorable que richesse et pauvreté sont inévitables, parce qu’elles ont toujours existé - supprimant ainsi au cœur du malheureux toute espérance, autre que d’un ciel chimérique. Joug formé de deux arcs, toujours unis : la religion et l’autorité, elle gouverne l’humanité ignorante et moutonnière, étouffe ses élans et courbe son front dans la poussière.

Ce n’est pas que l’habitude soit en toutes choses funestes. Elle fait l’éducation de l’animal domestique. Elle est précieuse à l’homme en tout ce qui concerne les exercices et les progrès matériels. C’est grâce à elle que la main, d’abord inhabile, s’instruit, s’affine, acquiert la souplesse, l’agilité, la précision, en un mot, le savoir-faire, et devient ouvrière habile et consciente de son métier. Même, l’habitude communique à certaines facultés de l’esprit des qualités analogues, qui s’impriment en lui et y demeurent, le dispensant d’efforts sans cesse renouvelés. Elle assouplit le corps à des soins et des exercices utiles ; lui donne plus de force et d’activité ; lui rend le travail moins dur ; certaines vertus plus faciles. Elle façonne les membres à ce point qu’ils en arrivent à leur tour à guider l’esprit, à formuler eux-mêmes des mouvements et des volontés, non exprimées par le maître, et devinées par eux. Plus d’un distrait le sait bien, et sait gré à l’habitude de le conduire, sans qu’il y prenne garde, où il voulait aller ; de lui rappeler les heures de ses repas, de ses promenades ; de lui souffler l’attitude " qu’il doit prendre en tel ou tel cas ; les compliments qu’il doit faire, le sourire qu’il doit mettre sur ses lèvres, tandis qu’il envoie le fâcheux au diable... De cet automatisme, il s’arrange à merveille, tout en poursuivant ses rêves... ?- S’il y pensait davantage, peut-être trouverait-il en revanche beaucoup à reprocher à cet intermédiaire, serviable, mais dangereux aussi. Et par exemple, d’avoir limé, à la longue, telle répugnance, trop justifiée !... d’avoir assoupi telle conviction... accepté des compromissions sans nombre !... qui autrefois l’eussent indigné, quand, plus jeune et plus enthousiaste, il aimait à en mourir la belle et noble déesse, l’éternelle Justice !... Éternelle, oui ! Mais si peu vivante, hélas !... - Et il faut vivre !...

Bonne et commode servante au point de vue pratique, l’habitude, en ce qui concerne la plus haute faculté de l’homme, et la plus nécessaire, celle qui précisément le sépare de l’animal : le sens du mieux, l’initiative morale, l’aspiration à la vérité... l’habitude est, au con- traire, sa plus cruelle ennemie ! Tout ce qu’on ne peut voir que d’un point élevé au-dessus de l’atmosphère commune, et du haut duquel, habitudes et préjugés disparaissent ; d’où les choses les plus familières se montrent sous un jour nouveau ; d’où ce qui fut donné comme vérité se voit erreur ; et ce qui était honni comme erreur se découvre vérité... en tout ceci, l’habitude est la rouille de l’esprit, la moisissure fatale et mortelle de l’intelligence humaine.

Elle glace les ardeurs généreuses et rend possibles les pires endurances. Une violation du droit vient d’être commise : Ce qu’on a de conscience éclate en transports d’indignation. Honte sur ses auteurs ! Que leur infamie soit châtiée ! Protester est un devoir... En avant ! de la plume ! de la parole ! des armes au besoin ! Qui devant un tel acte, pourrait se taire, en assumerait la responsabilité !... ? Bah ! dit l’habitude, n’en a-t-on pas souffert déjà de semblables- Crois-tu, par ta faible protestation individuelle, changer le cours des choses ? Ils sont forts, puissamment armés contre toi ! Et tu ne peux que te perdre ! Attends un peu du moins de voir ce que feront les autres ! ? Il attend, il écoute... mais le silence règne ; car les autres, comme lui-même, ont l’oreille au guet. L’heure passe de se prononcer... d’autres heures sonnent, appelant aux tâches habituelles... L’habitude pousse, et l’on va...

Le lendemain, tout en maudissant la lâcheté de l’opinion publique on se paie de bonnes raisons... « On ne peut pourtant pas se sacrifier tout seul pour les autres... qui ne vous en sauraient même pas gré ! » ? Plus tard, on convient qu’il y a en toutes choses du pour et du contre ; et l’on s’en fie du triage à ce progrès latent, qui marche friand même, à ce qu’on assure. Il est vrai qu’on ne le voit pas, et que, s’il marche toujours, il devrait pourtant passer quelque part ? - Mais il y a tant de choses qu’on ne voit pas ! Et auxquelles on croit cependant !

L’habitude n’a-t-elle pas châtré l’enfant dès sa naissance ? Porté à l’autel, il a reçu le baptême de la superstition, et désormais le virus lui sera inoculé à toute heure, dès qu’il saura parler et entendre. Avant qu’il puisse comprendre, le fatal microbe aura déjà pris possession de son cerveau. A l’âge où l’intelligence se développe, on lui fera jurer respect et fidélité aux hallucinations écloses dans l’imagination des premiers humains. Le voici ramené aux temps quaternaires, infesté de miracle et d’illogisme, incapable dès lors de suivre la vérité simple, qui est aussi la justice.- Mais à quoi bon s’inquiéter, puisque si l’homme propose, Dieu seul dispose ?

Cependant, comment l’humanité progresserait-elle, quand chacun de ses rejetons est impitoyablement soumis à la greffe du sauvageon primitif ?
Comment progresserait- elle, quand le peu de clarté officielle qu’elle projette n’est dispensée qu’à un petit nombre de cerveaux, qui sont aux déshérités de l’intelligence comme 3 est à 100 ? - quand ce nombre immense de déshérités composent et déterminent la vie nationale ? - à laquelle cependant, ils ne participent que par un travail acharné, abrutissant, courbés sur la terre ou sur l’outil, du point du jour à la nuit ; usant à cela toutes leurs forces physiques ; et mentalement confinés dans cette part de vie qui fut la superstition primitive et les errements monarchiques ? - La plupart de ces malheureux, qui clans notre admirable civilisation ! ne savent pas tous encore lire couramment, fruits plus ou moins secs d’une école, où la présence d’un seul instituteur doit suffire à soixante élèves ! ! ! qui d’ailleurs ne possèdent ni livres, ni temps pour la lecture ; tout au plus, parfois, réduits à un journal de faits divers et de commérages politiques ;- ces malheureux, surtout les cultivateurs du sol, passent dans la vie humaine comme dans un songe ; nés d’hier, sans passé, sans histoire ; sans autre avenir devant eux que trois ans de service militaire ; après quoi ils retourneront à la terre ou à l’outil, et s’ils ne meurent pas de fatigues ou de chômage - vivront les années toutes semblables qui doivent s’écouler de leur naissance à leur mort, dans une sorte d’hébétude, n’ayant d’idéal que l’idiotisme religieux, d’autre conscience que la résignation, la défiance des gens et des choses, et la peur d’agir, parce qu’ils ne savent. C’est pour cela qu’ils laissent aux forbans la direction du monde, et contribuent par leur inertie à prolonger leur triste sort et celui de leur race esclave.

En face de cette masse énorme d’humains condamnés à l’ignorance et à l’inerte pauvreté, depuis le commencement des sociétés, et, non seulement abrutie par l’excès du travail et la misère, mais par un rappel incessant aux absurdités primitives, à la barbarie antique... c’est en face d’une telle situation qu’on s’étonne du peu de progrès intellectuel et moral de l’humanité ! ! ! ?- On ne comprend pas ! Dites-vous - Ah ! Cela, au contraire, se comprend trop !... Et surtout, quand de ce déplorable troupeau humain, voué à une animalité systématique, on porte les yeux sur ce qui compose la classe moyenne et la classe gouvernante.

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Ici, nous entrons dans une demi clarté, celle que peuvent donner des lettres non méditées, et le plus souvent nullement comprises, à de soi-disant lettrés, pour la plupart sans amour de l’étude, et cependant condamnés à emplir leur mémoire de noms et de mots. La plupart de ces jeunes gens postulent - surtout quand ils ne sont pas riches - pour le fonctionnarisme, et leur but est de pouvoir vivre et s’établir de façon confortable, grâce à un diplôme. Ils dépendront alors de l’État, c’est-à-dire de l’organisme gouvernemental qui dirige et protège les intérêts aristocratiques. Devenus les agents et les subordonnés de-cet État, qui tient dans ses mains leur avenir, ces appointés oseront-ils le combattre- contrecarrer ses ordres, s’ériger en réformateurs ? ? Impossible ! ? Ils ont atteint le but auquel leur jeunesse a été consacrée ; ils ne le lâcheront à aucun prix !... Si leur conscience proteste, il faudra qu’elle se taise ! Bien plus ! Beaucoup d’entre eux témoigneront du zèle afin d’obtenir une promotion ; autrement dit, un traitement plus élevé.
Ceci constitue un second motif d’immobilité dans l’organisme social. Passons au troisième :

C’est le faîte de l’édifice, le grand moteur, soit du mouvement sur place, ou du recul au droit antique, l’éternel droit du plus fort. Là, résident ceux qui disposent des richesses et des trésors de la Terre, amassés, cultivés ou fabriqués par l’esclave humain. Si quelque soubresaut indécent de la frénésie populaire fait dérailler la machine sacrée ; cette machine élévatoire qui, par des ressorts cachés, porte aux lèvres des puissants le suc des ruches travailleuses ; quel intérêt plus grand pourrait exciter l’avidité sans bornes et la suprême vanité de la race parasitaire, élevée par elle-même au rang de divinités terrestres, avec l’agrément et sous la responsabilité des Dieux du ciel, à cet effet maintenus par elle. Cette race n’a qu’un seul but : conserver I’ORDRE dont elle profite. Elle est Une de passion, de volonté, de moyens ; et par tous les moyens ! Elle forme un seul corps et agit d’ensemble, d’autant plus facilement qu’elle tient en ses mains tous les ressorts sociaux ; qu’elle fait et défait les lois ; commande l’armée militaire, celle des juges, les bataillons des fonctionnaires de tout ordre et ceux de la police. C’est elle qui joue aux dés les ressources de la Nation, jette ses faux poids dans les balances du commerce, vend les fonctions et les croix, rédige les jugements, achète les votes, spécule et tripote. Tout lui appartient. C’est elle qui pompe la moitié du gain de chaque travailleur, et de temps en temps le fusille, quand le lui conseillent et l’intérêt de sa classe et son orgueil souverain.
- Tels sont nos éléments de progrès ! - Et vraiment il faut la manie de répétition qu’emprunte à certains animaux l’espèce humaine, pour faire du progrès général la monnaie courante de ses discours !
Le progrès, il existe assurément dans la science - depuis la défaite de l’Inquisition - mais d’une façon toute matérielle. Et cela est si vrai que les inventions les plus aptes à soulager le travailleur ne produisent d’autre effet que de l’écraser complètement, en raison du régime hiérarchique et capitaliste régnant :

- Des travailleurs de fer !... Quelle aubaine ! Pour le pauvre épuisé dont chaque jour les forces mal réparées s’écoulent dans le travail !...

- Vous croyez ça ?... Naïf que vous êtes !... Pas du tout ! Est-ce donc l’ouvrier qui achète la machine ? C’est le maître ! La machine vaut dix ouvriers ; on en renverra neuf et le dixième suffira pour la conduire.

- Mais ces neuf ouvriers, qui n’avaient pour vivre que leur travail, vont mourir de faim ?...

- Ça ne nous regarde pas.

Voilà l’association humaine !

En résumé : la société actuelle est matériellement et moralement la destruction de l’humanité.

Qu’on ne se récrie pas ! - Cette société est fondée de son propre aveu sur l’opposition des intérêts. C’est donc la lutte permanente entre les prétendus associés. La guerre à l’intérieur faisant pendant à la guerre extérieure ; les rixes, le vols, les assassinats, les faillites, les procès, les suicides, qui remplissent chaque jour la troisième page des journaux, confirment éloquemment cette assertion ; et le résultat fatal de l’une comme de l’autre guerre est l’écrasement du faible avec cette différence que la guerre extérieure tue par les armes à feu, de plus en plus perfectionnées par la science ; tandis que la guerre intérieure tue par l’excès de travail et par la faim. ? Avec cette ressemblance : que depuis’ les progrès du machinisme industriel, c’est également la science, absorbée comme toutes choses par les capitalistes, qui achève la victoire du plus fort.

Suivons les conséquences de ce dernier fait :

Les progrès de la science continuant d’augmenter, au prorata de l’avidité capitaliste, c’est-à-dire de façon de plus en plus merveilleuse, et toujours au seul profit des capitalistes - puisque cela résulte inévitablement de l’organisation sociale - les pauvres auront peu à peu quitté ce monde, où il n’y avait plus pour eux ni terrain, ni or, ni travail. -

Qu’y restera-t-il ?

Ce trois pour cent de l’humanité qui constitue la classe millionnaire - assez fourbue, à vrai dire : névrosée quant aux jeunes ; impotente quant aux vieux ; usée et dégénérée de plus en plus par les excès ; puisque le progrès (celui qui va tout seul) avance toujours ? – 2° un groupe de savants ; - 3° un groupe de médecins, plus nombreux ;- 4° plusieurs bataillons de valets. - Enfin, des conducteurs de machines...

Mais quoi ? Les machines n’ont plus à faire ! Il n’y a plus d’acheteurs !...
Il n’y a plus qu’un très petit peuple de valets, insolent, arrogant, qui traite ses maîtres de haut en bas, leur met le poing sur la gorge, refuse de les servir et pille leurs millions tant qu’il en reste. Bientôt, il n’y en a plus ; et les anciens millionnaires, fourbus, désespérés, obligés de se servir eux-mêmes, s’éteignent à leur tour. Les possesseurs nouveaux, en face de terres incultes et de machines au repos, sentant le besoin d’un peuple à travailler, sont en négociation : d’une part avec les Canaques, de l’autre avec les Kabyles, pour venir repeupler l’Europe - ou plutôt, comme dit un des savants, pour décider à quelle sauce on sera mangé ? - Le fait le plus certain est que l’ère de la barbarie va se continuer sur la même base : l’exploitation de l’homme par l’homme (1).

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C’est que l’absence du progrès moral rend stérile, aussi bien que le progrès matériel, le progrès intellectuel. On peut mesurer les cieux et le globe, pénétrer les forces delà matière et s’en rendre maître. - Tant que le Moi humain restera seul en soi-même et ne verra dans ses semblables que des objets de satisfaction personnelle à exploiter ; tant qu’il n’aura pas le sens et la religion de l’humanité ; qu’il ne jouira et ne souffrira que dans sa propre chair et sa propre vanité, sa vie ne pourra être que mesquine, bornée, et quoiqu’il fasse, amère. Vie au jour le jour, sans base, sans profondeur, sans but sérieux ni sécurité.

- Tandis que, fils et frère, ami de sa propre espèce, dans l’avenir comme dans le présent ; égal, associé ; participant dans un même intérêt et un même devoir aux progrès de l’humanité, il aimerait, jouirait du bonheur des autres en même temps que du sien propre, vivrait paisible et confiant.
Quel bien ? Quel intérêt peut-on trouver dans la lutte fratricide, à moins d’une folie chronique ?

Pourtant, il ne faut pas se bercer d’illusions : le progrès n’est pas fatal ; et il faut purger notre esprit de cette superstition, fruit persistant du déisme. Le jour croît sans doute, par le mouvement, même inconscient, des hommes ; mais il n’éclaire toujours que les sommets ; et là même, peu de cerveaux qu’il pénètre sérieusement. Les affaires, les soins vulgaires, les préoccupations de la lutte les obstruent, ne leur laissent pas le temps de penser. Là comme ailleurs, l’habitude et la condition enserrent les êtres humains dans un cercle, que rarement on a la force de briser. Sous le fouet de l’injustice, de l’abus, on frémit, on s’insurge !... Mais quoi ? L’on est seul !... Que faire ?... Les heures sont comptées, et d’avance chacune a sa tâche nécessaire... La planète tourne dans son orbe... et l’homme, après un instant d’arrêt, en fait autant.

L’organisme actuel, perfectionné de longue main, soutenu à la fois par le vieil instinct sauvage et par des calculs habiles ; basé sur l’ignorance des masses, leurs superstitions, l’inconscience et la force de l’habitude, et surtout l’aiguillon de la nécessité journalière... sur la dépendance, et le servilisme non moins grand, de la classe moyenne... servi, toutes les fois qu’il en est besoin, par la terreur et la calomnie ? l’organisme actuel est fait pour durer aussi longtemps qu’on ne sera pas arrivé à détruire les éléments nécessaires à sa vie.

Et l’on s’étonne du temps écoulé depuis que le droit du plus fort, de concert avec les Dieux, gouverne le monde !... Et l’on dit : puisque cela a eu lieu de tout temps, c’est que cela est dans la nature des choses ; et par conséquent sera toujours.

Mais qu’est-ce que le temps ?

Le terrain de l’histoire, le sol du théâtre sur lequel paraît l’acteur. Quand l’acteur sort ou se tait, le sol reste muet et sourd. La seule fonction du temps est de contenir la nature et la vie ; l’homme et ses actes. Si l’homme, pour ses besoins, lui applique des mesures fixes, elles n’en sont pas moins relatives. Le temps vaut, par rapport à l’humanité, ce qu’elle vaut elle-même et les événements qu’elle produit. Telle heure a plus fait pour le sort du monde que la répétition des mêmes errements, pendant des siècles de torpeur. Compte-t-on dans sa vie morale les heures du sommeil ?

Quand l’oppression immobilise jusqu’à la pensée, réduit la foule immense à l’état d’un simple chiffre, l’histoire dépose sa plume, et le temps s’écoule silencieux, sur le silence d’une douleur, indéfiniment prolongée, dont une croyance, odieuse autant qu’absurde, faite pour la tyrannie, retient les cris. L’énorme antiquité des théocraties égyptienne et indoue, le pied du prêtre et celui du monarque écrasant le front humain pendant l’âge barbare, tout cela fut un seul acte, une même attitude, le cauchemar d’une longue nuit. Ce fut la réduction du temps, de la pensée, de la vie, à ce qu’en permirent ceux qui s étaient chargés de penser et de vivre pour le reste des humains. - Le temps, n’ayant par lui-même ni connaissance ni logique, ne saurait être en fait de logique un argument. Il ne peut que rendre plus fort le poids de l’habitude, pétrifier l’individu et la race, durcir les crânes et matérialiser les cerveaux. C’est une force neutre, n’agissant que selon la matière qui lui est fournie : empirant le mal, fortifiant le bien ; n’aidant que ce qui s’impose.

Et maintenant, que se prépare un combat décisif pour la vérité, ceux qui veulent l’avenir, qu’ils sachent rassembler en eux, avec eux, une force plus haute et plus vive que le poids énorme dont pèse le passé sur les âmes humaines !!

- Il n’y eut pas cependant qu’abaissement et brutalité dans ce passé ! En dépit de la masse, abrutie par le dogme homicide qui érigeait la souffrance en devoir sacré, le monde ne fut jamais entièrement composé d’esclaves ! De parmi les riches, comme du milieu des pauvres, surgirent à toute époque des cerveaux mieux équilibrés, des âmes généreuses , que le mal froisse et soulève, qu’attirent le beau et le bien, et qui rêvèrent de sociétés logiques et humaines. La plupart donnèrent corps à leur pensée, s’inscrivirent en juges et en témoins contre le mal régnant, et leur audace ne resta pas impunie. Car le fort, qui possède tout, estime qu’il doit posséder aussi la sagesse ; lui seul, puisqu’il a droit de vouloir, a droit de penser. Les perturbateurs de l’ordre furent donc ensevelis dans les cachots, torturés, et, s’ils ne consentaient pas à faire amende honorable, condamnés à mort. Bien plus, on les fit huer et déchirer par la populace qu’ils voulaient sauver !- Il n’y eut jamais prescription, ô légistes ! Appels, protestations, lurent renouvelés sans trêve !

Si bien qu’après des centaines ’de siècles, quand le progrès - non pas celui du rêve moderne, ce progrès qui marche tout seul et fait à leur insu les affaires des hommes, mais le progrès du mal, beaucoup mieux secondé ? quand ce progrès-là, grimpé sur la monarchie et sur le bon Dieu, eut réduit en jachères toutes les terres de France, couvert les routes royales de morts et de mourants, et qu’il ne resta plus guère dans le royaume que la famine, la peste, un roi, des courtisans et des traitants, - tout cela au vif pendant près d’un siècle ; en action depuis plusieurs ; car il n’y a pas de patience plus longue que celle des peuples - alors, un éclair immense traversa l’horizon d’une part à l’autre ! ’et toutes les protestations, vaines jusque-là, des philosophes et il es écrivains, se résumèrent en une parole régénératrice, formidable, inexprimée jusqu’alors, qui proclamait une ère nouvelle, et rejetait à jamais dans le passé les privilèges, l’esclavage et le despotisme !...

« Tous les hommes sont libres et égaux en droits ! »

Cela fut dit !... et.ee fut beaucoup !... Maintenant, cela reste à faire.
Pour achever de comprendre l’inanité du Temps, en fait de progrès humain, partant de là, jetons un coup d’œil sur les cent dix ans, bientôt écoulés, depuis l’apparition de ce phare au sommet du monde.
Tout d’abord, on acclama ! Les cœurs, exultants d’une joie immense, crurent posséder à jamais la divinité vraie : la Vérité !...
Trois ans après, la vieille barbarie faisait un retour offensif sur les places publiques, où tous ivres d’amour avaient crié : Vive la Fraternité !... On décapitait, au nom de la liberté, ceux qui étaient suspects de mal penser !

C’était le poids du passé, condensé dans les êtres humains, pétris et conçus par lui, qui de toute sa masse retombait sur sainte folie de l’avenir, encore dépourvue de chair et d’ossature. Une conspiration de rois, encore maîtres de leurs peuples, fit sombrer l’amour de la liberté dans la vieille et sauvage ivresse de la conquête, et l’on reprit à la suite les chemins du passé : après avoir démoli la royauté, on rebâtit un empire ; et, depuis la fin du grand siècle dix-huitième, jusqu’au bout de ce tâtonnant dix-neuvième, fourvoyé par la réaction bourgeoise, on ne fit qu’essayer de toutes les formes de gouvernement monarchique, sans pouvoir arriver à aucune qui ne fût despotisme ou infamie. Car la bourgeoisie, victorieuse du roi et de la noblesse, prise à son tour du mal barbare, et reniant la grande charte de 89, voulut régner elle aussi, à l’abri d’un fantoche ou d’un tyran.

En voici plusieurs que le peuple des villes envoie rouler dans la poussière, lui seul gardant au cœur le souvenir de la grande Révolution. Mais l’ignorance n’est pas morte dans les foules travailleuses ! Et les riches y trouvent toujours un terrain fécond pour les mensonges et les calomnies, à l’aide desquels ils justifient leurs abus de pouvoir et les coupes sombres pratiquées par eux dans les rangs révolutionnaires.
Aujourd’hui, les fantoches ont disparu. Voici l’État seul en cause, représenté cette fois par les coryphées de la bourgeoisie ; elle seule responsable, et son système avec elle !

Or, tout va de mal en pis : comme autrefois, la vie se raréfie pour les travailleurs ; pour le rural comme pour l’ouvrier. Et, malgré tout, le jour s’étend. Les ateliers, transportés en province, éclairent l’homme des champs sur les procédés grâce auxquels les oisifs font de la richesse pour eux seuls. Déjà, ce logogriphe : « La richesse est le produit du travail » jusqu’ici accepté si aisément - si bêtement faut-il dire - commence à les étonner ; ils y songent... Quand il sera déchiffré pour tous - et cela semble ne pouvoir durer longtemps - quand on aura contemplé attentivement ces deux propositions indéniables :

Les riches, ce sont les oisifs ;

Les travailleurs, ce sont les pauvres ;

Une volte-face deviendra inévitable.

Malheur alors à ceux qui ont démoralisé les hommes de ce temps-ci, par la misère d’une part, et de l’autre par l’exemple de leurs propres vices, de leur égoïsme sans bornes ! - Qui nous rendra l’aube pure de 89 ? Qui nous inspirera l’horreur de la vengeance - La honte d’imiter nos derniers chefs barbares... Et la sainte joie de franchir enfin le seuil de là vieille ère de barbarie, pour réaliser - par l’application à tous du droit naturel de Propriété - l’ère de la Fraternité, de la Liberté, de l’Égalité humaines, entrevues seulement depuis plus d’un siècle...

ANDRÉ LÉO.