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  Le journal "LE GRELOT"

Le Grelot est un journal satirique républicain rédigé par Arnold Mortier et publié de 1871 à 1903. Il nous propose un article plus que satirique sur André Léo lors du congrès de Lausanne

lundi 20 décembre 2010, par Pierre Rossignol

Illustré, avec une caricature coloriée en première page, quatre pages grand format, c’est un journal républicain et anti-communard qui fut l’objet de nombreuses poursuites de la part de la censure. Les principaux dessinateurs étaient : Bertall, Henri Demare, Alfred Le Petit et Pépin.

Journal du 09 octobre 1871

UNE SÉANCE AU CONGRES DE LAUSANNE

Une grande salle garnie de banquettes avec des communeux et des communeuses dessus. Des drapeaux rouges ornent les murs, ainsi qu’une variété d’inscriptions dans le goût suivant : Vive la Commune ! La sociale ou la mort ! A la lanterne les Versaillais. Le règne des bons bougres est proche, etc., etc. Dans le fond, une estrade, rappelant assez bien un comptoir de marchand de vins. Des brocs sont épars sur l’estrade. Au-dessous la tribune des orateurs et des oratrices. Le verre d’eau traditionnel est remplacé par un .litre. Il règne dans la salle une vague odeur de saucisson et de patchouli mêlés.

Ce que les réactionnaires appellent le sexe faible est en majorité.

PERSONNAGES :

Mmes. GOEGG,

MM. Napoléon GAILLARD, père

André LEO

MM. Napoléon GAILLARD , fils

Paule MINCK

Communeux et communeuses des deux sexes.

Le Président, agitant sa sonnette.

Citoyens, la séance est ouverte.

La parole est au citoyen Gaillard père, pour une notion importante.

Le citoyen Gaillard. Citoyens, ma motion est bien simple. Je propose de commencer la séance par une tournée de rouge ou de blanc, au choix. N’oublions pas que nous représentons la sociale, et que la sociale, c’est la vérité. Or, la vérité est constamment altérée par les réactionnaires ; c’est ce qui fait que les républicains ont toujours soif.

Voix nombreuses dans la salle – Très bien ! Très bien ! Bravo ! Vive la Commune !

Le citoyen Gaillard père. Attention, la tournée va commencer.

(Les brocs et les litres circulent dans les rangs de l’assemblée et se vident comme par enchantement)

Une voix de femme dans le fond. Est-ce qu’il n’y a pas de la groseille pour les dames ?

Mlle André Léo, d’une voix de Stentor.

- De la groseille ! Pourquoi pas de l’orgeat. Que la citoyenne
qui a osé faire cette demande sache que ce sont là des boissons des royalistes, de chouans, de réactionnaires. Les vraies républicaines boivent du vin comme les hommes. Qui est-ce qui me passe un litre.

Le citoyen Gaillard fils, timidement. Voilà le mien, citoyenne…. J’ai déjà bu à même….ça fait que vous connaîtrez ma pensée.

Le Président. j’ai reçu plusieurs lettres que je demande la permission de vous lire. En voici, d’abord une du citoyen Victor Hugo.

Une voix. Pourquoi n’est-il pas venu.

Le Président. II le dit dans sa lettre.

« Citoyen Président,

« La lumière, c’est la paix ; la guerre, c’est l’ombre. Après l’ombre, la lumière. Votre idée est grande. Le soleil
s’obscurcit quelquefois, mais ne s’éteint jamais, l’ombre passe, la lumière reste. J’applaudis à votre œuvre, je fais mieux, j’y prends part. Je vais publier prochainement un, grand ouvrage où je développerai ses idées. Je vous engage à l’acheter.

« Salut fraternel.

« Victor Hugo »

Voix diverses, avec enthousiasme ; Quel, style, Quel homme.

Le Président. J’ai aussi un lettre du citoyen Gagne. Elle est en vers.
Le congrès de la paix est, l’archi-rendez-vous.
Des penseurs, demi-dieux du ciel et de la terre ;
Laissez le monde entier, traiter d’archis-tous
Alors qu’on est en paix, on est jamais en guerre

Une voix, - C’est vrai tout de même. Qui est-ce qui disait donc qu’il était fou, le père Gagne ?

Une autre voix, - Les royalistes, parbleu.

Le Président, - Enfin, voici une lettre du citoyen Gambetta.

Voix diverses, - Vive Gambetta ! A bas Gambetta ! C’est un grand citoyen ! C’est un lâcheur ! Écoutez au moins sa lettre

Le Président, - Aux Citoyens membres du congrès de la paix.

« Citoyens apôtres,

« Je vous envoie mon cœur ; je vous envoie mon âme. Mon
corps les aurait suivis si je pensais que mon corps pût encore
être de quelque utilité à la grande cause de la République.
Mais la défense nationale a usé mes forces, et j’ai besoin de
repos. D’ailleurs j’ai perdu l’habitude de voyager en chemin
de fer, c’est trop simple et pas assez dangereux. Quand on
pourra aller à Lausanne en ballon, à la bonne heure !
« Fraternité.
« L. GAMBÉTTA »

P. S. Glais-Bizoin vous fait ses amitiés, Crémieux vous
envoie sa photographie en signe d’adhésion

Madame, Paule Minck.- Tout ça, ce sont des paroles, et nous avons des questions graves à discuter. Il s’agit de régler le rôle de la femme dans la société Avenir. Qu’est-ce que la femme ; aujourd’hui ? Rien. Que doit-elle être ? Tout.

(Bravos enthousiastes dans la partie féminine de l’auditoire. On bat des mains, on agite les mouchoirs, on s’embrasse.)

Le citoyen Gaillard fils.- (prenant furtivement le pied de madame André Léo), Oh oui, tout !

Madame André Léo.- Qu’est-ce que vous dites, jeune homme ?

Le citoyen Gaillard fils.- Je dis Oh oui, tout !

Madame André Léo.- Tout quoi !

Le citoyen Gaillard Fils,- baissant les yeux et rougissant : Vous êtes tout pour moi.

Madame Goegg. - Je demande la parole ;

Le président.- La parole est à Madame Grog.

Madame Goegg.- . Goegg, s’il-vous plait, citoyen.

Le Président.- C’est ce que je dis, Grog.

Madame Goegg.- Oui, la femme doit être tout, et elle sera tout le jour où la société aura rejeté loin d’elle, comme une défroque usée la peinture des préjugés qui l’enlace :

Très bien, ! bravo, ! bravo !-

Une dame. - Je trouve le langage de Mme Grog, naturel.

Une autre dame. - Moi, je trouve l’accent de Mme Grog, américain.

- Je me suis laissé dire qu’elle appartenait à l’école matérialiste

- Oui, elle ne croit pas du tout, Mme Grog, à l’aut vie,

Madame Goegg. - Et le premier préjugé qui doit disparaitre, c’est le mariage.

(Trépignements d’enthousiasme, les dames montent sur les banquettes, et crient Oui, oui, à bas le mariage)

Madame Goegg.- Continuant. En effet, citoyenne, qu’est-ce que le mariage ?

Madame André Léo.- C’est une immoralité.

Madame Goegg.- D’abord ; mais c’est aussi le plus ferme soutien des tyrans.

Donc, plus de mariage ; plus de tyrans.

Le citoyen Gaillard père,- Expliquez votre pensée.

Madame Goegg.- De tous temps les rois et les empereurs se sont appuyé sur l’armée pour opprimer les peuples ?

De quoi se compose l’armée ? De vos enfants ; donc il faut supprimer les enfants, il faut abolir le mariage ?

Madame Paule Minck.- J’applaudis des deux mains à vos belles paroles. Je regrette même de n’avoir que deux mains, ce qui m’empêche de les applaudir comme elles le mérite.

Je propose un Hurrah pour Mme Goegg.

- Oui, oui, un Hurrah !

- Vive Mme Goegg !

Madame Goegg.- Merci

Le citoyen Gaillard père,- Je demande la parole.

Le président.- Vous l’avez.

Le citoyen Gaillard père,- L’assemblée ne trouve-t-elle pas que se serait le moment d’en faire circuler quelques-uns

Le président.- Qu’entendez-vous par quelques-uns ?

Le citoyen Gaillard père,- Je croyais avoir entendu parler de Grog.

Mme Paule Minck. - Oui, supprimons le mariage ; mais après faudra-t-il s’arrêter là ? Non. Le mariage n’est qu’une conséquence, et la conséquence peut renaître, tant que nous n’aurons pas supprimé la cause. Je propose que nous votions, pendant que nous y sommes, la suppression de la cause.

- Oui. oui.

- Suprimons la cause.

Le président.- De quelle cause l’oratrice veut-elle parler ?

Mme Paule Minck.- Le seul moyen d’abolir réellement le mariage, c’est de supprimer les hommes. le jour où il n’y aura plus d’hommes, il n’y aura plus de mariage.

- C’est vrai, c’est vrai,

- A bas les hommes !

Madame André Léo.- qui depuis un moment cause tendrement avec M. Gaillard fils.

Permettez citoyenne, il y eu a de la bog.

- Ce n’est pas possible.

- Tant pis pour eux.

Mme André Léo.- Touts les hommes ne sont pas des tyrans.

Mme Paul Minck.- Je maintiens Que si.

Mme André. Léo.- Il y en pour lesquels on peut éprouver une certaine sympathie

Mme Paul Minck.- C’est impossible.

Madame André Léo.- . Ça dépend des goûts.

Le citoyen Gaillard père,- Qu’est-ce qui parle d’égouts ici, les égouts, ça ne regarde que moi. Pendant la Commune, j’ai été chargé de les miner, et je me vante de n’avoir rien négligé pour faire sauter Paris. Si on ne m’avait pas révoqué, on aurait vu.

Mme Paul Minck.- II n’est pas question de ça.

Le citoyen Gaillard père,- Laissez-moi parler.

Voix diverses.- Non ! non ! Si ! si !

Le citoyen Gaillard père,- Je ne suis pas le premier venu citoyennes, et je m’étonne d’être interrompu ainsi ! Outre celui des égoûts, j’avais aussi celui des barricades. J’avais même fait un plan. (Hilarité générale.)

Une voix. Comme Trochu !

- A bas Trochu

- A bas Gaillard l

(Un, groupe de femmes, dans le fond de la salle, se met à danser en rond en chantant)

Ah ! Il a son plan,
Plan, plan,
II a son plan,
Plan, plan,
Il a son plan.

Le citoyen Gaillard père,- Du moment où la tribune n’est pas libre, je me tais.

(Explosion de bravos et de trépignements dans la partie féminine de l’auditoire.)

- A la bonne heure !

- Nous ne voulons pas d’hommes !

- A bas les hommes !

- A la porte les hommes !

(Le tumulte est à son comble, les femmes escaladent les banquettes, bousculent les hommes qui se défendent de leur mieux. Des coups de poings sont échangés. On entend des cris, des jurements.)

Mme Paul Minck.- Renversant le président et s’installant à sa place. Qu’on expulse les hommes

(Le tumulte redouble. Pendant la lutte, un farceur éteint le gaz, et la salle se trouve plongée dans l’obscurité.)

Mme Paul Minck.- tous les hommes sont-ils partis ?

- Oui ! Oui !

Madame André Léo.- poussant un cri. Aïe ! Il y a des rats.

Le citoyen Gaillard Fils,- à voix basse. - Ne me perdez pas, c’est moi, je vous adore.
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Mme Paul Minck.- Reprenons la discussion.
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La séance continue huis clos et dans l’obscurité.

Gilles BAVISSEUR