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  Lettre de Benoit Malon à André Léo

Nous vous proposons cette lettre qui était dans les archives de l’Association André Léo, ainsi que le texte lisible.

lundi 5 novembre 2007, par Pierre Rossignol

Puteaux le 16 Juin 1869

- Ma très chère amie, voilà donc bientôt six semaines que nous ne nous sommes vus et tout ce temps nous sommes restés sans correspondance. Je me suis bien des fois inquiété de votre adresse, à Elisée, à nos amies russes, personne ne pouvant me la donner et j’en étais bien chagriné, ne pouvant m’habituer à cette situation de relations avec une amie si chère. Enfin Elisée qui avait donné commission à Mme Elise de me communiquer votre adresse me l’a apportée hier soir, bien étonnée que je ne l’eusse pas déjà depuis plusieurs jours. Ce préambule nécessaire terminé rentrons un peu en matière.

- L’air de la campagne vous a-t-il été favorable ? Vous portez-vous tout à fait bien ? Les tracasseries de la vie vous ont-elles laissé assez de loisir de pensée et de calme de cœur pour ressentir agréablement les douceurs de la belle nature ? Je suppose l’affirmative. Si vous ne savez des troubles que ce que vous en ont appris les journaux libéraux, vous ne savez pas tout ; ils ont procédé avec leur courage cinique ( cynique ) et leur bonne foi habituelle Il y avait un mot à dire pour couvrir le pouvoir de toute sont infamie ce mot était dans toute les bouches il n’ont pas oser le dire. Et il y a des gens qui jugent les Français d’après leurs journaux libéraux. Les irréconciliables n’ont pas eu plus de nerf. Pendant que leurs électeurs anxieux

allaient chercher des conseils ou une intervention morale efficace, des grands citoyens étaient qui à la pèche à la ligne ( Gambetta ) qui en traitement ( Bancel ) qui à son usine ( Raspail ) qui caché après avoir fait défendre sa porte ( Pelletan comme Simon, comme Picard ).

- Cependant la situation était grave ; nous pouvions avoir une émeute et une étouffante réaction après. Il n’en a heureusement rien été. Les Républicains qui ne se sentaient pas près pour la guerre des rues n’ont pas bougés ( c’est sans doute pour cela que les principaux ont été arrêtés chez eux ) et la population s’est contentée de rire au nez de la force armée qui lui a rendu en arrêtant et en assommant les gens à tort et à travers. C’est égal le gouvernement n’a pas lieu de se flatter de son équipée, il vient de se couvrir d’une infamie ridicule et la démocratie militante n’est pas du tout restée dans son lit.

- Ce n’est jamais impunément que 400 000 personnes sont dérangées de leurs occupations ordinaires, et si 12000 hommes de force armée l’arme au poingt ( poing ), chargeant les foules n’ont pas permis de se faire prendre au sérieux , l’on est moins disposé à croire à l’invulnérabilité d’un pouvoir qui emploie de si coupables et si misérables moyens pour se maintenir. Quant au peuple de Paris il mériterait par sa calme et clairvoyante prudence que la France déclarât qu’il a bien mérité de la liberté. Je ne voudrais pas répandre qu’il n’y ait un

mouvement le 28 juin ; tout le monde en parle .

- S’il ne m’était arrivé un accident je n’aurais pas le plaisir de vous écrire de Puteaux. Je suis blessé à la jambe d’un éboulement de fer. J’ai voulu marcher toute la nuit du Samedi, pour voir s’il y avait réellement du sérieux dans ce mouvement, j’ai enflammé le mal et je suis obligé à un repos forcé qui me pèse beaucoup. Je pense tout de même partir dimanche à Roubaix.

- J’ai pu former un petit groupe à Pontoise. Si la démocratie était tant soit peu unie, et quelle envoyât seulement 100 ouvriers démocrates dans les petites villes pour former des groupes et formuler des principes elle ferait des merveilles et l’idée démocratique n’en aurait pas pour longtemps à transformer la France.

- Voilà j’avais des montagnes des choses amicales à vous dire et je me contente de vous parler politique ; n’en croyez pas moins à ma bien vive amitié. Il y avait dimanche un an que nous nous sommes vu pour la première fois. J’y ai bien pensé. Que de choses ce sont passées depuis ! Votre amitié n’en reste pas moins la circonstance dominante de cette époque de mon existence. Au revoir, quand vous reverrais-je ? en attendant permettez-moi de vous embrasser de tout mon cœur, comme

je vous aime.

B.Malon

9 rue st Denis Puteaux

Mon amitié à André