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  Liberté, Egalité, Sororité

Cécilia BEACH ( Univesitaire Américaine, professeur de Français à Alfred University NY ) nous donne une interprétation du livre Marianne de André Léo

mercredi 25 juillet 2007

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<span lang=FR
style='mso-ansi-language:FR'>Liberté, Égalité, Sororité dans Marianne<br
style='mso-special-character:line-break'>

12.0pt;margin-left:36.0pt;text-align:justify'> FR'>La Révolution française est la déclaration du droit humain. C’est donc
renier la Révolution et remonter le courant qui nous guide à de nouvelles
destinées que de disputer à la femme son indépendance, quand il est reconnu
qu’en liberté seule résident toute force, toute moralité... (La femme et les
mœurs
129)

FR'>Comme dans cet essai politique publié en 1869, André Léo souligne le
rapport entre les idéaux de la Révolution française et la lutte pour les droits
de la femme dans Marianne, sa seule pièce de théâtre connue, sans doute
écrite à la même période name="_ftnref1" title=""><span
style='mso-special-character:footnote'>[1]
.
A l’instar de Maria Deraismes et Louise Michel href="#_ftn2" name="_ftnref2" title=""><span
style='mso-special-character:footnote'>[2]
,
ses sœurs de combat dans le mouvement féministe et dans la Commune<a
style='mso-footnote-id:ftn3' href="#_ftn3" name="_ftnref3" title=""><span
class=MsoFootnoteReference>[3],
André Léo a donc choisi de se servir du théâtre pour exprimer ses idées
politiques. Comédie en trois actes, Marianne est un genre hybride entre
la comédie de mœurs, genre populaire au milieu du dix-neuvième siècle, et le
drame social qui allait se développer sur la scène française dans la deuxième
moitié du siècle. Dans cette pièce, André Léo alterne des scènes de satire
comique et de farce avec des passages plus lents et verbeux de discours
politique et féministe. Elle y condamne
la victimisation de la femme par la société bourgeoise et défend l’intégrité
morale et sociale du personnage principal. Marianne refuse de se faire marier pour sa dot à un homme de son
propre milieu social—un homme dont l’arrogance, la frivolité et la duplicité
lui répugnent—et elle défend l’honneur de la couturière que son fiancé avait
séduite et abandonnée. Ainsi André Léo célèbre une adaptation féministe des
idéaux représentés par l’homonyme symbolique de Marianne : Liberté,
Egalité et Sororité.

FR'> Les principes de la
Révolution constituaient un fondement important de la pensée d’André Léo. Pour
elle, presque tous les penseurs socialistes et républicains depuis la
Révolution avaient trahi ces idéaux dans la mesure où ils n’avaient pas reconnu
qu’ils devaient s’appliquer aussi bien aux femmes qu’aux hommes. Dans les
premières pages de La Femme et les mœurs, André Léo cite la critique de
Condorcet concernant la violation des droits de la femme :

... tous
n’ont-ils pas violé le principe de l’égalité des droits en privant
tranquillement la moitié du genre humain de celui de concourir à la formation
des lois, en excluant les femmes du droit de cité ? (...) aucun individu de
l’espèce humaine n’a de véritables droits, ou tous ont les mêmes, et celui qui
vote contre le droit d’un autre, quels que soient sa religion, sa couleur, ou
son sexe, a dès lors abjuré les siens...
(38).

<span lang=FR
style='mso-ansi-language:FR'>André Léo, comme Condorcet, revendique les droits
de la femmes comme faisant partie intégrale des droits de l’homme. Selon la Déclaration
des droits de l’homme
, “Tous les
hommes naissent libres et égaux en droits”. “Remplacez hommes par : êtres
humains
 ; l’esprit est le même et l’équivoque cesse” (Femme et moeurs
113).

<span lang=FR
style='mso-ansi-language:FR'> André
Léo critique particulièrement Proudhon qui prétendait que les femmes étaient
intellectuellement, physiquement et moralement inférieures aux hommes. Dans La
Femme et les moeurs
, elle essaie de prouver systématiquement la fausseté de
la théorie de Proudhon. Les femmes ne sont pas, selon Léo, moins intelligentes
que les hommes ; elles sont simplement moins instruites. Elles ne sont pas
plus faibles ; leurs forces sont différentes. Et ce que Proudhon appelle
l’infériorité morale de la femme correspond en fait à son manque de liberté et
de responsabilité.

FR'> Dans sa fiction, André Léo
remet en question également la théorie de Proudhon sur l’infériorité des femmes.
Dans Marianne, le personnage principal féminin, une riche orpheline, est
à la fois très intelligente et moralement supérieure ; il n’y a qu’un seul
personnage masculin, l’homme qu’elle choisira pour époux, qui puisse l’égaler.
En effet, cet homme, Pierre, la dépasse en intelligence, mais uniquement parce
qu’en tant qu’homme, il a eu accès à une instruction plus approfondie.<span
style="mso-spacerun: yes">
L’intelligence, selon André Léo, n’est pas
directement déterminée par le sexe ou la classe, mais plutôt par l’éducation et
le travail. Malheureusement, dans la société française de son temps, <span
style="mso-spacerun: yes"> le sexe et la classe d’un individu déterminaient
son accès à l’éducation, et donc sa possibilité de développer son intelligence.
André Léo revendique donc une éducation égale pour tous.<span
style="mso-spacerun: yes">

FR'> Dans cette pièce, Marianne
personnifie les idéaux d’André Léo. Elle est libre des préjugées de la
bourgeoisie provinciale et de la famille de son oncle chez qui elle vit depuis
la mort de son père. Pour elle, le mérite ne se base pas sur le sexe, la classe
ou la fortune, mais sur l’intelligence et l’intégrité morale.<span
style="mso-spacerun: yes">
L’éducation morale qu’elle a reçue de son
père lui a enseigné l’importance de la tolérance, de l’honnêteté, de la
générosité et de l’amour. Au contraire,
le code moral de son oncle et tuteur, M. Baudin, est basé sur la bienséance, la
discrétion, l’autorité paternelle et le respect de l’ordre social. Marianne
comprend qu’en tant que femme, elle n’est pas libre. Tandis que son cousin,
Albert, son fiancé au début de la pièce, habite seul à Paris où il fait ses
études de médecine, Marianne vit enfermée dans la maison, n’ayant pas le droit de
sortir seule ou sans permission. Bien que Marianne tente d’aimer et de
respecter M. Baudin et de se comporter de façon à ne pas mettre en cause son
autorité sans raison valable, elle est parfois obligée de le faire afin d’être
fidèle aux principes moraux qu’elle avait intégrées avant la mort de son père.
Cette indépendance d’esprit et d’action est sévèrement critiquée ; alors
que l’indépendance est applaudie et encouragée chez le jeune homme bourgeois,
elle n’est pas convenable pour une jeune femme bien élevée. Une femme, encore
plus qu’un homme, doit cacher ses opinions personnelles si elles ne
correspondent pas à celles acceptées par la société. L’honnêteté n’est une
qualité à respecter ni chez l’homme ni chez la femme ; la dissimulation
est la clef de l’ordre social. Dans le prologue de la pièce, pendant qu’Albert
se prépare à partir pour Paris, son père lui donne une leçon de conduite
morale. Il lui fait comprendre qu’il sait que son fils ne sera pas fidèle à
Marianne, qu’il ne vivra pas une vie monastique de travail et d’abstinence.
Cela est convenu. Il est pourtant essentiel qu’il ne fasse rien qui puisse
mettre en péril son état financier ou compromettre son mariage avec la riche et
belle Marianne. Son comportement sera irréprochable tant qu’il protège ses
intérêts et ceux de sa famille. Comme la dissimulation, la modération est
essentielle à ce code moral.

FR'> Albert assimile bien la
leçon de son père. Entre le prologue et le début du premier acte, Albert a déjà
pris une maîtresse alors qu’il continue à écrire des lettres à Marianne pour l’assurer
de sa dévotion. Dans la première scène, Albert essaie frénétiquement de
nettoyer sa chambre afin d’enlever toutes les traces de sa vie dissolue (livres
et statues érotiques, objets appartenant à sa maîtresse) avant l’arrivée de sa
famille. Son voisin de palier, Pierre, un autre étudiant venu à Paris de la
même ville provinciale qu’Albert, l’aide sans enthousiasme ; il n’approuve
pas le comportement d’Albert. Cette scène met en contraste les modes de vie et
les codes moraux de ces deux jeunes gens. Pierre, fils d’un artisan, est
travailleur, chaste et sobre. Elevé
comme Marianne par des parents qui lui ont appris à apprécier l’honnêteté et
les principes de la Révolution, Pierre reproche à Albert sa dissimulation.
Albert prétend que ses actions sont justifiées dans la mesure où tout le monde
agit de même. De plus, il distingue entre la tromperie envers les hommes et les
femmes : « Tromper les hommes, sans doute, et encore, ma foi, les
moeurs de ce temps ont rendu la question diablement douteuse ; mais quant
aux femmes… c’est reçu. » Pierre n’accepte pas ce double standard. Au
contraire, pour lui, tromper une femme est encore plus odieux puisque la
société ne lui a pas donné les armes nécessaires pour se défendre :

<span
lang=FR style='mso-ansi-language:FR'>Eh bien, je
pense le contraire ; s’il pouvait y avoir des différences dans la loyauté, qui
n’en souffre point, j’estimerais qu’il est plus coupable de tromper une femme,
parce que, élevées dans l’ignorance de la vie, elles sont plus facilement
crédules. Plus l’être est confiant, plus la tromperie me semble odieuse. <span
lang=EN-US>(Act I, 9)

FR'> L’opinion de Pierre est
renforcée dans les scènes suivantes lors d’une discussion sur la pièce de
théâtre que la famille avait vue avant de venir chez Albert. Marianne, élevée
effectivement « dans l’ignorance de la vie » comme le dit Pierre, est
choquée par ce qu’elle voit comme le dénouement immoral de la pièce. Dans un
présage du dénouement de sa propre histoire, Marianne reproche au personnage
principal féminin de la pièce—une jeune femme, belle et pure—d’avoir pardonné à
son fiancé son comportement immoral et d’avoir accepter après tout de
l’épouser. Tandis que les autres membres de la famille considèrent le pardon et
le mariage comme un dénouement moral, Marianne prétend que la jeune fille
récompense les crimes du malfaiteur en acceptant de l’épouser. Pour elle, en
effet, la tromperie et la dissimulation sont des crimes moraux. On doit, selon les
principes de fraternité, secourir ceux qui ont failli et les aider à se
relever, mais on ne peut pas les épouser sans s’avilir soi-même. Le message est
clair. Albert, mal à l’aise par ce discours vu ses circonstances, accuse
Marianne de puritanisme, tandis que Pierre s’exclame avec enthousiasme :
« Votre sentiment est la vérité ! la vérité même ! » (Acte
I, 43).

FR'> Lorsque Marianne apprend
dans l’Acte II qu’Albert a des dettes et une maîtresse, elle semble plus blessée
par le mensonge que par l’infidélité même. Les deux pourtant sont des signes
pour Marianne que leur amour est mort. Elle ne peut pas concevoir qu’on puisse
tromper ou mentir à une personne que l’on aime. Ceux qui s’aiment fraternellement
doivent pouvoir se faire confiance. Il serait donc odieux de mentir à un être
aimé, homme ou femme. Albert arrive à convaincre Marianne qu’il est innocent,
mais seulement parce qu’il est impossible pour elle de croire qu’il puisse lui
mentir de façon si effrontée.

FR'> A partir de ce moment,
Albert est pris dans son propre tissu de mensonge dont il ne pourra s’échapper.
Lorsque Fauvette, sa maîtresse, arrive chez lui alors qu’il vient de convaincre
Marianne de son innocence, il la fait passer pour la maîtresse de Pierre.
Marianne, déçue par Pierre qu’elle considérait comme son âme sœur, le traite
avec dédain sans qu’il comprenne pourquoi. Quand Fauvette lui explique la
situation, il est furieux. Tant que les mensonges d’Albert ne le touchaient
pas, il jugeait qu’il n’avait pas le droit d’en informer Marianne, mais
maintenant son propre honneur est compromis. Comme Marianne, il juge le
mensonge diffamatoire d’Albert comme un crime dont il l’accuse en public devant
Marianne. Ne pouvant se défendre de façon rationnelle de cette accusation,
Albert provoque Pierre en duel. Obligé d’accepter le défi malgré sa conviction
que le sang ne peut laver le crime, Pierre refuse néanmoins de se battre à la
demande de Marianne qui, elle aussi, est contre cette forme de fausse justice.
Bien que légèrement blessé par Albert dans le duel, Pierre remporte la victoire
morale lorsque, dans la scène finale, Marianne lui demande de l’épouser dès
qu’elle ne sera plus mineure. Cette demande en mariage choque M. Baudin et sa
famille non seulement parce qu’elle montre une liberté de pensée et d’action
scandaleuse pour une jeune femme de son milieu, mais aussi parce que Marianne
choisit comme fiancé le fils d’un artisan. Marianne, pourtant, libre des
préjugés de sa classe, explique qu’en choisissant Pierre pour époux elle assure son bonheur et sa dignité. Son statut
social n’a aucune importance puisqu’il est « un honnête homme. »

FR'> Cette décision de Marianne
de prendre un mari selon les critères de compatibilité intellectuelle et morale
contraste avec le choix Emmeline, de la sœur d’Albert. Tandis que Marianne se
choisit une âme sœur, un partenaire fraternel, Emmeline ne s’intéresse qu’à la
fortune, au statut social et à la perspective de vivre à Paris. Pendant que la
famille est à Paris, Emmeline est courtisée par un homme qui remplit tous ses
critères. Bien qu’il ait le double de son âge et qu’il mène une vie
licencieuse, elle accepte de l’épouser après seulement quelques jours de
connaissance superficielle. Elle est convaincue qu’il peut lui donner tous les
conforts matériels qui seuls la rendront heureuse. Pour Emmeline, toutes les
jeunes femmes doivent se marier et tous les hommes sont pareils. Seuls comptent
le statut social et la fortune. Comme le choix d’Emmeline se conforme aux
conventions de sa classe, ses parents en sont ravis. La seule notion d’égalité
qui leur importe est celle de fortune et de classe.

FR'> Albert est le seul membre
de la famille à l’exception de Marianne qui reconnaît le principe de l’égalité
de tous les hommes, mais la façon dont il en parle montre qu’il n’y souscrit
qu’en parole. En s’adressant à Pierre, il dit : « parce que votre
père est un maître charpentier, cela n’empêche-t-il que vous soyez un garçon
des plus distingués, une des lumières de l’école ? D’ailleurs, nous sommes tous
égaux, c’est bien convenu. » Pour Albert donc, Pierre est distingué et
intelligent malgré ses origines. Il
est une exception. Lorsqu’Albert rajoute « c’est convenu » après
« nous sommes tous égaux », il montre qu’il n’exprime pas sa propre
opinion, qu’en vérité il souscrit aux mêmes préjugés de classe que ses parents.
Dans toute la pièce la notion de convention, applaudie par les parents
d’Albert, est mise en opposition avec la sincérité et l’intégrité représentées
par Marianne et Pierre.

FR'> Bien sûr, lorsqu’Albert
dit que « nous » sommes tous égaux, il n’inclut pas les femmes.
Peut-être considère-t-il Pierre comme son égal à certains niveaux, mais il ne
lui vient jamais à l’esprit que sa maîtresse puisse être considérée ou traitée
comme son égale. Bien que choqué par les conseils de son père de la jeter comme
un chien, Albert avoue qu’il n’a jamais eu l’intension de l’épouser. Il la
méprise et comme femme et comme son inférieure sociale, mais il est trop lâche
pour le lui dire. C’est Fauvette elle-même qui finit par prononcer les mots
qu’il n’ose dire :

<span
lang=FR style='mso-ansi-language:FR'>Vous ne voulez pas le dire ? Je le dirai,
moi. Vous ne pouvez pas m’épouser parce que le mariage ce n’est pas pour vous
un acte d’amour et d’honneur, mais un commerce honteux. Parce qu’il vous faut
de l’argent, et que vous ne connaissez, vous autres, gens comme il faut, que
deux manières d’aimer, toutes les deux infâmes : Voler l’amour des filles
pauvres, par des faux serments et vendre vos semblants d’amour aux filles
riches ; toujours trompeurs, toujours lâches.
(Acte 2, 68)

FR'>De plus, dans la mentalité hypocrite bourgeoise, le fait même que Fauvette
est la maîtresse d’Albert rend impossible leur mariage. Peu importe que
Fauvette eût été une femme honnête et travailleuse avant de rencontrer Albert
et qu’elle ait résisté longtemps aux avances d’Albert, <span
style="mso-spacerun: yes">
aujourd’hui c’est une de ces
« créatures » méprisées par les hommes qui les ont séduites. Comme
dit Albert : “un homme qui se respecte n’épouse jamais sa maîtresse... parce
qu’on n’épouse pas une femme qu’on ne saurait estimer” (Acte 2, 69).

FR'> Marianne, au contraire,
après que Fauvette lui a raconté son histoire, comprend qui est le vrai fautif.
Fauvette est l’archétype de la travailleuse du dix-neuvième siècle. Son père,
un couvreur, buvait à l’excès et battait sa femme, une lingère, et leurs cinq
enfants. Orpheline très jeune, Fauvette s’est mise à travailler. Sage et
travailleuse, elle a réussi à gagner sa vie modestement en cousant de l’aube
jusqu’à minuit, seule dans sa petite chambre. Ayant été témoign du sort des
travailleuses qui se laissaient séduire par les bourgeois, elle a préféré la
solitude à l’amour jusqu’à ce que l’assiduité et les fausses promesses d’Albert
finissent par vaincre sa résistance. Ironiquement, elle devient plus pauvre
pendant sa liaison avec Albert qu’avant ; elle a voulu continuer à
travailler afin de préserver son indépendance financière, mais elle ne peut
plus travailler une journée de seize heures. Lorsqu’Albert l’abandonne, elle a
déjà perdu presque toute sa clientèle et souffre de la misère. Toujours honnête
et intègre, refusant la solution habituelle des femmes dans sa
situation—devenir la maîtresse d’un autre homme qu’elle n’aime pas afin de
survivre—Fauvette demande à Marianne de lui donner du travail et de l’aider à
trouver d’autres clients. Marianne est évidemment émue par son histoire et
reconnaît l’innocence de Fauvette et la culpabilité de son cousin :

<span
lang=FR style='mso-ansi-language:FR'>On dit beaucoup de mal des femmes qui
agissent comme vous. Cependant, vous au moins, je vois que vous n’êtes que
malheureuse et que mon cousin est bien coupable ! Eh quoi ! Ce serait pour votre
misère, pour votre amour, pour votre abandon, que vous seriez méprisée ? C’est
pour la trahison d’Albert qu’on vous condamnerait, vous ! C’est impossible.<span
style="mso-spacerun: yes"> (Acte 3, 27-28)

FR'>Contrairement aux conventions, elle condamne le séducteur au lieu de la
femme séduite. Marianne reconnaît qu’elle a vécu une vie privilégiée et elle
sent que c’est son devoir d’aider les autres moins chanceux de toutes les
manières possibles : financièrement, moralement et psychologiquement. Non
seulement promet-elle de remplacer les clients perdus à cause d’Albert, mais
elle agit aussi comme son avocate morale ; elle la défend contre les
accusations des parents d’Albert soulignant l’égalité fondamentale entre
Fauvette et elle-même :

<span
lang=FR style='mso-ansi-language:FR'>Pourquoi la méprisez-vous ? Elle a aimé
votre fils comme je l’ai aimé moi même ; elle a cru comme moi à sa parole ; on ne
peut aimer sans avoir confiance. Elle n’a pas demandé votre consentement, c’est
vrai, mais c’est une faute que votre fils partage au moins avec elle, et la
faute qu’il a commise en l’abandonnant, elle en est innocente. (Acte 3, 32)

FR'>Pour Marianne, Albert est également coupable envers les deux femmes :
il leur a menti et a rompu sa promesse à toutes les deux. M. Baudin réplique
que la situation de Marianne n’est pas comparable à celle de Fauvette à
cause de la différence de leurs statuts sociaux : “il y a serments et serments,
et vis-à-vis de pareilles femmes, ils n’engagent à rien.” Outragée par
l’hypocrisie et l’injustice de son tuteur, Marianne fait une sorte d’épiphanie
sociale et déclare sa révolte contre lui et tous les principes qu’il
représente :

<span
lang=FR style='mso-ansi-language:FR'>Oh ! Vous qui me dites de telles choses,
vous avez perdu le droit de m’enseigner ; vous révoltez ma conscience, je ne
vous crois plus. Je crois à l’amour et à la justice, et serais-je seule à les
adorer, j’y croirais encore ! Ce n’est pas la justice que l’immolation des
filles du peuple aux lâches caprices de vos fils, et ce n’est pas de l’amour
qu’ils osent nous offrir ensuite. [...] Je comprends, je vois maintenant le
fond de ces différences que vous établissez dans l’amour. Pauvreté ou richesse,
il n’y en a pas d’autre. On séduit une fille pauvre pour sa beauté, on épouse
une fille riche pour sa fortune. Exploitation partout, mensonge toujours, amour
nulle part !

FR'>Ainsi, Marianne s’affranchit moralement et
intellectuellement de son tuteur et affirme sa solidarité avec les
travailleuses victimes des préjugés et des attitudes misogynes de la
bourgeoisie. Elle accepte sa responsabilité en tant que femme riche et
instruite d’aimer et de protéger Fauvette comme une sœur : “Cette jeune
fille est ma sœur d’adoption. Elle partagera ma fortune.” Mais étant encore
mineure, Marianne demande à Pierre d’aider et de protéger Fauvette jusqu’à ce
qu’elle atteigne sa majorité et la liberté légale de s’acquitter de sa promesse
de sororité. Bien sûr, fidèle aux même principes de fraternité, Pierre accepte :
“Elle sera aussi ma soeur” (Acte 3, 39).

FR'>Dans
la pièce Marianne, ainsi que dans ses romans et essais, André Léo défend
les principes de la Révolution française—liberté, égalité, fraternité—ainsi que
l’honnêteté et la justice, pour les femmes aussi bien que pour les hommes de
toutes les classes. Elle appelle non seulement à l’application des principes de
la Déclaration des droits de l’homme en
dehors de toute convention sociale, mais aussi à l’élargissement de ces droits
à tous les hommes, y inclus les femmes. Au lieu de droits normal'>de l’homme, elle revendique les droits normal'> humains, un idéal qui est loin d’être respecté encore de nos
jours.

FR'> 

Bibliographie

 

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margin-left:36.0pt;text-indent:-36.0pt'> FR'>André Léo. Une journaliste de la Commune<span lang=FR
style='mso-ansi-language:FR'>. Edition spéciale du Lérot Rêveur 44
(March 1987).

margin-left:36.0pt;text-indent:-36.0pt'> FR'>Bellet, Roger. “André Léo, écrivain-idéologue.” Romantisme<span
lang=EN-US> 77 no. 3 (1992) : 61-66.

margin-left:36.0pt;text-indent:-36.0pt'>Dalotel, Alain. André
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margin-left:36.0pt;text-indent:-36.0pt'>Gullickson, Gay L. Unruly
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. Ithaca : Cornell University Press,
1996.

margin-left:36.0pt;text-indent:-36.0pt'>Holderness, Graham.
« Introduction ». The Politics of Theatre and Drama.
<span
lang=FR style='mso-ansi-language:FR'>New York : St. Martin’s Press, 1992.

margin-left:36.0pt;text-indent:-36.0pt'> FR'>Léo, André. Les femmes et les moeurs. Liberté ou monarchie.
Introduction and notes by Monique Biarnais.
Tusson : Du
Lerot, 1990.

margin-left:36.0pt;text-indent:-36.0pt'>Moses, Claire
Goldberg. French Feminism in the 19th Century. Albany : State
University of New York, 1984.

margin-left:36.0pt;text-indent:-36.0pt'>Pedersen, Jean
Elizabeth. Legislating the French Family : Feminism, Theater, and Republican
Politics, 1970-1920
. New Brunswick, New Jersey : Rutgers UP, 2003.

margin-left:36.0pt;text-indent:-36.0pt'>Saint-Auban, Emile de.
L’Idée sociale au théâtre<span
lang=FR style='mso-ansi-language:FR'>. Paris : P.V. Stock, 1901.

margin-left:36.0pt;text-indent:-36.0pt'>Szanto, George H. Theater
and Propaganda
. Austin : U. of Texas Press, 1978

 



name="_ftn1" title=""><span
style='mso-special-character:footnote'>[1]
<span
lang=FR style='mso-ansi-language:FR'> L’adresse indiquée sur le manuscrit à
l’Institut International d’Histoire Sociale à Amsterdam est rue Nollet,
résidence d’André Léo de 1866 jusqu’à son exil à la fin de la Commune. <span
style="mso-spacerun: yes"> Il est donc probable que le roman homonyme,
publié d’abord comme feuilleton dans Le Siècle en 1876, était une
adaptation de la pièce de théâtre, plutôt que le contraire.

name="_ftn2" title=""><span
style='mso-special-character:footnote'>[2]
<span
lang=EN-US> Cf. Cecilia Beach, Staging Politics and Gender : French Women’s
Drama, 1880-1923
(NY : Palgrave Macmillan, 2005).

name="_ftn3" title=""><span
style='mso-special-character:footnote'>[3]
<span
lang=FR style='mso-ansi-language:FR'> Pour plus d’information sur le rôle
d’André Léo dans le mouvement féministe et dans la Commune, voire Alain
Dalotel, André Léo (1824-1900). La Junon de la Commune (Cahiers du Pays
Chauvinois n. 29, 2004).