Accueil > L'association > Contributions > Roger Picard nous propose une réflexion sur Léodile Béra ( André Léo (...)
  • Article

  Roger Picard nous propose une réflexion sur Léodile Béra ( André Léo )

Roger picard, historien spécialiste, entre autre, de la guerre 39/45 dans la Vienne, des femmes célébres du Poitou a effectué un travail détaillé sur la carrière de André Léo. Il nous propose dans son courrier ci-dessous, un plan de travail de recherche pour le futur.

jeudi 8 janvier 2009, par Pierre Rossignol

Le 30 octobre 2008

Monsieur le Président, cher ami,

C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai reçu votre lettre ainsi que la bibliographie qui l’accompagnait.

Je me réjouis des nombreux chercheurs qui s’intéressent à « Léodile Béra – André Léo » pour le colloque que vous envisagez en 2010. Je constate qu’ayant abandonné les recherches sur la vie de Léodile, depuis 7 ou 8 ans, je ne suis plus guère dans la course. En effet, je ne vois pas ce que je pourrais ajouter à ma communication faite à Lusignan devant Fernanda Gastaldello et Claude Latta ( déjà deux « monuments » sur le sujet). Il y a longtemps que mon collègue Louis Vibrac a dépassé mes connaissances sur l’enfance, l’adolescence et sur le premier âge mûr de Léodile à Champagné. De plus des questions de santé risquent fort de « plomber » mon emploi du temps.

Tout au plus puis-je indiquer des pistes intéressantes pour l’historien sur la première moitié du XIXème siècle dans la Vienne. Frédéric Chauvaud (professeur à la Faculté) pourrait y répondre en grande partie, j’en suis persuadé.

Dans la bibliographie, je n’ai pas lu dans les bibliothèques parisiennes « l’épouse du bandit » et j’aimerais bien en prendre connaissance. Fernanda pourrait peut-être nous indiquer une bibliothèque italienne, belge, française où il serait possible de le télécharger et d’en faire profiter les membres de l’Association. Puisque vous envisager de choisir trois lieux pour le colloque, Lusignan, Champagné, Poitiers, il me paraît nécessaire de posséder dans ces trois endroits – mais à coup sûr à la médiathèque de Poitiers – les œuvres d’André Léo (sur papier, disquette ou CD-R,).

Quant au contenu du colloque, nous sommes plusieurs à souhaiter qu’on s’intéresse aux zones d’ombre de sa vie, de sa famille, de ses amis, de ses œuvres.

De sa vie et de sa famille.

Elle séjourne jusqu’à l’âge de 27 ans à Champagné Saint Hilaire. Elle est l’aînée des enfants. Que savons-nous du frère militaire, éducation bourgeoise, études, carrière, garnisons, mariage, campagnes, fréquentations de le famille, enfants. Les généalogistes des Béra nous aideraient sans doute. Léodile, une fois veuve, a-t-elle revu son frère dans une garnison, à Paris, à Champagné ?... Il était présent lors des obsèques de ses parents, les « ponts » n’étaient donc pas coupés.

La famille de sa sœur en opposition avec la « communarde », après 1871 seulement, reflète sans doute le mentalité d’un village du XIXème siècle. Le frère qui reste auprès de sa mère à Champagné paraît bien falot. On ne sait rien de sa vie.

Dans la bourgeoisie poitevine, la famille de sa mère avait une grande influence qu’il conviendrait de fouiller davantage : fonctions, liens professionnels ou francs-maçons, mariages des frères et sœurs donc des oncles et tantes de Léodile…

Outre les événements civils et religieux qui se passent à Champagné sous les yeux de Léodile, les foires et marchés de Gençay, les travaux du juge de paix, les rendez-vous à Poitiers et l’accueil des grands-parents, des oncles et tantes, les réunions du père… le choix des toilettes à la ville, les bals de la préfecture et peut-être les invitations en vue d’un mariage de raison ont laissé du temps à Léodile pour écrire, décrire, réfléchir devant la feuille blanche ; un auteur contemporain, qui écrit un ou deux romans par an, m’a avoué avoir pris des notes, préparé des scénari, rédigé des descriptions depuis son adolescence et gardé le tout dans des tiroirs. On peut imaginer que Léodile emporte ses notes dans ses bagages pour la Suisse. (Je pense à la présence des ingénieurs du cadastre dans le canton de Gençay ; le bornage et les procès et arrangements qui en découlèrent, des travaux de son père, de nombreux hommes de loi de la famille qu’on fréquente assidûment, à Lusignan, Couhé, Saint Sauvant, et à Poitiers évidemment… tout cela a pu être noté).

Léodile vit jusqu’en 1860 en Suisse et Fernanda a bien montré cette influence dans ses œuvres. Qui peut penser qu’elle n’est pas revenue à Champagné ou a Poitiers pour voir sa famille ? Elle n’est pas bannie.

Puis elle revient à Paris – période faste avec son mari – période plus difficile après la mort de ce dernier, entourée de nombreux amis de 1864 à 1870. Quelles sont alors les influences de Maria Deraismes, de Louise Michel l’institutrice, des salons de l’empire (favorables ou opposés à la politique de l’empereur) ? Comment les ruptures économiques et par voie de conséquence les changements dans les mentalités sont perçus par Léodile. Qui fréquente-elle avant 1868 et après ? Quand se situe l’évolution révolutionnaire chez Léodile ?(elle écrit dans la presse)

Nous connaissons mieux la journaliste par ses articles, le temps de la commune (1871). Que deviennent alors ses enfants ? (études où ?)

Après, pendant le séjour en Suisse et en Italie, la fréquentation de Bakounine, de Malon et d’autres amis éditeurs, écrivains, polémistes…modifient-elle ses idées, ses comportements ?

Enfin le retour en France, à Paris, et la mise « au placard », l’oubli … sauf, semble-t-il, pour certains francs-maçons et conseillers municipaux parisiens !

Dans ses œuvres :

Il faut évidemment passer au peigne fin ses œuvres d’avant la commune, celles qui suivent le séjour en Suisse et en Italiie. L’étude de Bulam Sarban me parait très intéressante ( comparaison des thèmes et de l’intrigue… « du mariage scandaleux et du divorce ». On pourrait l’étendre à « Une vieille fille »). Avec « Les deux filles de M. Plichon » (1865), on rencontre la description, les contraintes de la ville de Paris où Léodile vit depuis 5 ans ; comparaison avec la campagne des brandes de son adolescence. L’agriculture scientifique y apparaît et mériterait l’étude de l’histoire de l’agronomie, de l’utilisation des engrais, des amendements, de l’amélioration des techniques culturales qui furent si longues à parvenir en Poitou. Rien de révolutionnaire, sinon la présentation sous forme de lettres que s’échangent deux amis.

Un peu plus tard, elle aborde l’éducation qui fut toute sa vie son cheval de bataille (avec le refus de la religion et des religieux). Comme souvent, des idées généreuses mais pas toujours nouvelles sur la pédagogie. Il conviendrait de relire Rousseau, Mmes Campan, de Genlis, Carpenter, Pape-Carpentier (qui la précède de 15 ans), même Victor Duruy et quelques autres pédagogues pour démontrer qu’il y a un abîme entre les paroles, les théories et les applications. Elle a cependant raison de dénoncer la loi Falloux.

Quels livres étaient présents dans la bibliothèque de son père, de Maria Deraismes, de Louise Michel, de Léon Richer, d’Elisée Reclus, de Guillaume ou de Schwitzguebel ? Ils et elle ont travaillé à la séparation de l’église et de l’état. A Paris, les ouvrages des bibliothèques pouvaient-ils être facilement consultés ?

Aucun biographe ne parle de « L’idéal au village » (1867), et c’est dommage quant à la localisation du roman, de son contenu…

Pour les œuvres d’après « la commune », dans quelle mesure peut-on retrouver l’influence de Reclus, de Bakounine, de Malon ou encore des « beaux esprits » qui fréquentaient les salons des sœurs Deraismes. On devait bien y discuter des formes de gouvernement de la démocratie, de la place de la femme, des faits divers (double histoire, histoire d’un fait divers, Attendre-Espérer, contes, légendes…)..

J’ai toujours été étonné (bien après) lors du procès de marie Besnard à Poitiers (1949) du nombre de lauréats de prix littéraires(Goncourt, Fémina, Renaudot) présents pour capter des éléments exceptionnels de la société poitevine (13 empoisonnements, pourquoi ? comment ?) afin de les utiliser dans les œuvres futures. Le procès des révoltés de Limoges qui eut lieu à Poitiers avait dû provoquer le même effet (dossier aux A.D.). Quels journaux étaient lus par Zéphirin, par Léodile (mariée à un journaliste) avant et après le retour de la république ? Se rendait-elle à de tels procès à Poitiers ? Suivait-elle les débats du juge de paix à Gençay ? Dans plusieurs romans nous voyons qu’elle connaît bien les rouages de la justice.

La lecture de ses romans montre que leur localisation suit les déplacements et lieux de vie de Léodile (Champagné, la Suisse, Paris… ! Pourquoi « L’idéal au village » se situe près du château où est née Louise Michel ? Pourquoi a-t-elle pu parler de la condition ouvrière en Bretagne (garnisons de son frère près de Nantes ? propriétés de Maria Deraismes ? Je n’ai jamais eu de réponses de Alain Dalotel à qui j’ai posé ces questions).

Il serait bon de prévoir une analyse des événements marquants nationaux et régionaux qui ont un rapport avec les écrits de Léodile. Je suis frappé parfois par ses absences de réaction à des faits précis par exemple lorsque Napoléon III décide de nommer les présidents de « Sociétés de secours mutuels » nombreuses en France et très utiles (plus de cinquante dans la Vienne et notamment à Lusignan, Gençay, Champagné avec des notables comme présidents : notaires, pharmaciens, huissiers, propriétaires…) en octroyant 300 F. de subvention à chacune. Voici un acte autoritaire ! Il tient ainsi la société rurale et tout le monde applaudit. Je me demande alors si Léodile n’était pas restée une femme de la bourgeoisie ! N’y a-t-il pas un décalage entre les dires, les écrits et la conduite dans la vie de tous les jours. Elle réagit beaucoup mieux après la Commune. Des œuvres majeures à mon sens sur les systèmes économiques de l’époque avec des dérives clairement dénoncées devraient faire l’objet d’une présentation, de comparaisons : « Le père Brafort », « La grande illusion des petits bourgeois » et « Coupons le câble ».(Rôle du développement du capitalisme, des banques, des sociétés par actions, des industries, de la religion ; opposition communisme et propriété. Elle prône la laïcité dans l’Etat et meurt cinq ans avant la loi qui l’établit…). Elle montre les méfaits de l’argent, de l’héritage (souligne la différence entre celui qui naît tout nu et celui qui naît tout habillé). Elle accepte cependant son héritage et quand elle n’a plus rien, elle cède une rente pour créer une commune égalitaire, avec partage des fruits…

Vous voyez, je suis resté un provocateur impénitent.

Un dernier mot pour les parutions futures, après « Aline-Ali » roman original et magnifique, pensez à « La grande illusion des petits bourgeois » que je trouve sublime ! Tout y est dit !

Je suis conscient de la tâche qui reste à faire mais il faut compter avec l’Université, avec les membres de l’Association, avec les chercheurs de tous les pays qui s’intéressent à cette écrivaine.

En espérant vous voir prochainement

Recevez mes sincères amitiés

Roger Picard