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  Les écrits de André Léo dans "La Revue Sociale" du philosophe Pierre Leroux

Dans la revue N° 7, N°8, N°9 et N°11, nous retrouvons des écrits (ci-dessous) de André Léo sous les noms de Victor Léo et Léo (les noms d’annonces et de signatures ne coïncident pas toujours)

samedi 12 janvier 2013, par Claire Cabaret


REVUE SOCIALE n°7, mars 1850 (troisième année)

Au sommaire, p. 101, est annoncé : Pourquoi les Pauvres meurent en Irlande (sans point d’exclamation), par LEO mais en réalité le titre est Pourquoi les Hommes meurent en Irlande ! , p.113-114 et est signé LEO

VOILA POURQUOI LES HOMMES MEURENT EN IRLANDE !

Quelques faits entre mille montreront comment, en Angleterre, l’aristocratie, non contente de posséder le sol presque entièrement, exerce encore sur le domaine public les plus audacieuses rapines.

Les biens de l’État sont passés, en grande partie, par des baux nominaux perpétuels, aux mains des grandes familles, et ce qui en reste, grâce à, une loi récente qui détend de l’aliéner pour plus de trente-trois ans, est affermé à l’aristocratie un quart environ de sa valeur. Parmi les domaines administrés en régie, il en est qui ne couvrent pas les frais d’administration. Une forêt, du revenu brut de 200,000 francs, a coûté de frais 220,000 francs, et lorsqu’il s’agit de réformer ces abus, les fureurs de l’aristocratie se couvrent des plus ridicules mensonges.

’Pour aider ces nobles modérés à élever leur famille, 23 millions environ sont distribués aux plus nécessiteux." Par exemple, le duc de Wellington reçoit 1 million ; le duc de Gratton, 361,800 francs ; lord Brougbam, 123,000 francs ; les Thurlow, une indemnité annuelle de 273,000 francs pour des places inutiles supprimées à la chancellerie, etc., etc.

Puis les sinécures : une grande dame est balayeuse du mail du parc ; une autre, huissier en chef de la cour de l’échiquier. Lord Beresford est emballeur et dégustateur aux frais de l’Irlande ; la duchesse douairière de Manchester reçoit 73,000 francs comme, percepteur des douanes à l’exportation, etc., etc.

Le lord chancelier reçoit 373,000 francs ; le lord chancelier d’Irlande, 200,000 fr. ; le lord lieutenant d’Irlande, 300,000 francs, etc.

Enfin, les places gratuites, dont tels honoraires s’élèvent à 2 millions. Mais nous abrégeons cette revue.

Voila pourquoi les hommes meurent en Irlande !

En vérité, les sauvages cannibales sont moins odieux que ces élus de la civilisation, qui, la bouche empâtée des mots d’honneur et de justice, dévorent la substance du pauvre ! Au récit de ces faits, l’on comprend pourquoi la pourpre royale était couleur de sang humain. Voyez, au milieu d’un peuple de valets, cet homme à la cambrure fière, au geste hautain, dont la poitrine est chamarrée de décorations ; c’est un des puissants et des honorés de la terre. Du caprice de cet homme dépend l’existence de tout un peuple, épars sur ses vastes domaines, peuple sans possession, auquel il accorde ou refuse à son gré le travail. Aussi siège-t-il dans les conseils de l’État, et décide-t-il de la paix ou de la guerre, des lois et de l’administration. On signale dans les évènements sa main ou sa volonté. Sa faveur est un titre, sa protection est une richesse. Juge et soutien de la morale publique, sa parole flétrit, absout ou condamne, envoie celui-ci au bagne, celui-là à l’échafaud. — Qui donc oserait mettre en doute l’honneur d’un tel homme ?

Eh bien, tout vulgaire qu’il est en réalité, ce grand seigneur matérialiste, il revêt à mes yeux les formes fantastiques du vampire. Je le vois tout dégouttant des sueurs, du sang et des larmes de ceux auxquels il vole son luxe. Dans le tissu de ses riches habits, dans lès dorures de son palais, dans le velours de ses meubles, dans ses mets, dans tout ce qui l’entoure et le crée en quelque sorte, je vois l’usement de la vie du prolétaire. Le meurtre est en lui et sur lui ; il s’en nourrit et s’en pare, il l’exhale et, le respire.

— Eh ! quoi, s’écrie-t-il, moi lord d’Angleterre, traité de voleur et de meurtrier ! Quel est cet insensé folliculaire ? Tout est bien : l’Angleterre a cent peuples vassaux ; le trône e.st assuré ; la paix et l’intrigue fleurissent, et notre abondance augmente chaque jour.

L’Irlande, il est vrai, meurt de faim et le prolétaire anglais pourrit dans ses caves ; mais que faire à cela ? C’est l’ordre de la nature et la loi des Etats que le plus grand nombre soit sacrifié au plus petit et qu’un seul commande à plusieurs. Qui soutient le contraire est un être abominable, ennemi d ? l’ordre et de la propriété.

Monseigneur, veuillez faire avec moi un petit calcul. Prenons pour exemple une part de votre fortune, et, dans celle bouchée de 500,000 f. que vous paie l’Irlande, voyons combien il y a de vies d’hommes : mille à peu près, sous notre régime d’individualisme ; car, vous le reconnaîtrez, monseigneur, vous qui ne pouvez vivre à moins d’un million, ou deux, ou trois, de revenu, 300 francs sont plus qu’il ne faut à un irlandais.

Or, vous le voyez, monseigneur, le calcul est simple : l’Irlande, qui meurt de faim, vous paie 500,000 francs, ci 500,000 fr.

A 500 francs par chaque Irlandais, cela fait mille hommes, soit 1,000 h.

Sainte chose, monseigneur, que la propriété de nos temps !

Et toi, fille de ces nobles bandits, colombe élevée au repaire du tigre, sais-tu ce que valent tes gracieuses parures et tous ces colifichets dont tu fais tes délices ? combien coûtent les triomphes et tes plaisirs ? — Non, aveuglée par l’orgueil, tu te crois innocente, et dans l’avenir, ce beau nid de rêves, tu oses accoupler l’amour et l’égoïsme, l’injustice et le bonheur. Tu ne sais pas quels gémissements éveille chacun de tes sourires ; tu ne vois pas autour de toi ces ombres plaintives qui te demandent compte de leur vie moissonnée avant le temps. Ce bracelet qui pare ton bras délicat, vois, il est tout imprégné des larmes de la veuve d’un mineur. Cette robe, si finement brodée, acheva d’épuiser la vue d’une ouvrière, jeune tille comme toi, comme toi jalouse d’être belle et d’être aimée, et qui dut, par misère, sacrifier sa beauté et son avenir d’amour à ta beauté d’un soir, à ton triomphe d’une heure. Ces perles, que de douleurs elles contiennent, depuis celtes du pêcheur qui les ravit à la mer jusqu’à celles dé l’ouvrier qui les monta, et dont lés efforts industrieux durent succomber sous l’usure’ de ton père ! Oui,-jusques dans le bouquet de fleurs que tu respires, il y a de la mort et de la douleur, car, ce bouquet, tu l’achètes de l’argent qu’après le paiement de l’impôt, n’eut pas la mère de famille pour donner du pain à ses enfants, de celui que n’eut pas le moribond pour l’achat d’un remède salutaire.

Viens, pénétrons dans ces rues étroites et fangeuses où ton pied ne posa jamais, dans les bouges ou se façonnent, en vue de ton caprice et de ta commodité, ces objets de toute sorte. Écouté le souffle fiévreux des travailleurs. Vois leurs yeux éteints, leurs poitrines creuses, leurs joues desséchées. Écouté avec l’oreille de l’âme, et, du fond de ces cerveaux et de ces cœurs d’hommes, compte, si tu le peux, fous les désirs qui s’élèvent en vain. Analysé, Si tu le peux, tous les ravages qui fait le désespoir et toutes les tortures qu’y exerce la déception incessante dès aspirations légitimés de l’être humain.

Mais tu détournes la tète. Que te dirait d’ailleurs un tel examen que ne te révèle, dans la rue, la vue du premier mendiant ? Tu n’attristeras point ton front de ces réflexions austères, et tu préféreras, lorsqu’elles viendront te frapper au milieu des fêtes, répéter l’anathème qu’on jette à la misère, à ses effets et à ses révoltes ; et, passant par mégarde auprès du pauvre, tu relèveras avec soin le pan de ta robe de peur qu’il ne louche à ses haillons.

Cela semble fantastique, exagéré : c’est mathématique cependant.

Et ce n’est pas notre faute si l’égoïsme et la cupidité" dépassent l’imagination ; ce n’est pas notre faute si l’évidence est précisément ce que l’esprit humain ne voit pas. — La guerre n’est-elle pas encore, aux yeux du plus grand nombre, une chose nécessaire, juste et belle’ ? C’est un fait d’ailleurs, et dès que c’est un fait, il n’y a plus rien à dire : —ce serait attenter au culte du monde. — Or, c’est encore un fait que les hommes, outre la guerre accidentelle faite à coups de fusil et de canon, s’assassinent à l’ordinaire, et se dévorent les uns les autres. C’est un fait, c’est-à-dire, une chose à laquelle il ne faut point toucher, sous peine d’attenter à l’ordre et à la propriété.

LEO


REVUE SOCIALE n°8 avril 1850

Au sommaire, p.121 est annoncé : NOVATOR, par LEO chap. I à III, p.132-135 et est signé LEO.

NOVATOR

CHAPITRE PREMIER.

L’an de Rome 817, le quatorzième des calendes d’Auguste et vers la troisième heure de la nuit, un groupe de jeunes patriciens stationnait près du Forum. —Quelles nouvelles du palais ? demanda l’un d’eux. — Néron s’ennuie, répondit un autre. Les applaudissements de sa cour ne lui suffisent plus ; il rêve le triomphe des jeux olympiques et projette un voyage en Grèce. Hier, -son humeur chagrine étant au comble, il a frappé Poppœa, et, regardant Rome, a de nouveau déploré l’étroitesse et l’irrégularité de ses rues ; enfin, il a cassé sa lyre sur la tête de l’affranchi Tullius. — Néron s’ennuie ! répétèrent les jeunes Romains d’une voix sourde ; que les dieux nous protègent ! — Le sénateur Antistius, reprirent-ils, accusé de n’avoir point offert de sacrifices pour la conservation du prince et de sa divine voix, s’est justifié pur l’abandon de ses biens. —Jusques a quand, nobles amis, supporterons-nous ce joug infâme ? Rome n’a plus de liberté, le sénat plus d’autorité ; les chevaliers ont perdu leurs privilèges. La maîtresse des nations doit-elle être la proie d’un furieux ? — Silence ! dirent les jeunes gens, silence, Camillus ! de telles paroles ont de dangereux échos. — Il en sera ce que les dieux ont décidé, reprit Camillus ; mais que Jupiter me foudroie si je ne préfère les chances d’une mort glorieuse à cette vie débauchée, sur laquelle est perpétuellement suspendue une menace de mort. Las d’orgies, à la fin, je suis révolté par tant de crimes. —Illustre Camillus, s’écria l’un des interlocuteurs, toi qui sauvas Rome du barbare Gaulois, entends les paroles de ton descendant !... Jamais il ne sut vider une coupe de Palerne, et la rigidité de ses mœurs.... Un éclat de rire général interrompit ce discours. — Rions de notre honte, dit Camillus. Autrefois, pleine d’horreur pour les tyrans , [a jeunesse romaine les proscrivait du monde entier. Austère et belliqueuse alors, elle était puissante et respectée. — Cher ami, dit un des jeunes gens, que ferions-nous , seuls ? Le peuple est à Néron, à Néron, qui Te « orge avec nos richesses de viandes et de spectacles. — Lâcheté ! dit un autre. — Soyons justes, amis. Qui de nous saurait être brave contre la misère ? Le peuple se rappelle que, sous la république, il lui fallait acheter sa subsistance au prix des révoltes de l’Aventin. —Par Vénus, le peuple a raison. Vivre joyeusement est tout le but de la vie. Amis, en attendant la mort, buvons à longs traits dans la coupe du plaisir.

A ce moment, un jeune homme de noble stature, d’une figure belle et sévère, débouchant d’une rue voisine, s’avança vers le groupe. Sa démarche grave, la simplicité de ses vêtements, la fermeté de son attitude, faisaient qu’au milieu de cette Rome des empereurs, il apparaissait comme un nouveau Caton. — Novator ! s’écrièrent en l’apercevant les jeunes patriciens. Et lorsqu’il fut près d’eux : Que deviens-tu, Novator ? Nous te cherchons en vain au cirque et dans les fêtes publiques, aux théâtres et dans les temples. Ta place est en vain marquée au milieu de nos félins. Joyeux convive, ami cher, pourquoi nous fuis-tu ? Les tresses dorées de la pupille de Sénèque te font-elles oublier les yeux brillants de nos folles compagnes ? As-tu perdu ta fortune ? ou mènes-tu quelque intrigue avec une plébéienne des faubourgs ? — Novator sourit. Mon père, le sénateur Claudius, n’a point perdu sa fortune, et je n’ai pas d’intrigues, dit-il. — Envies-tu les bénéfices de la popularité, que tu vas ainsi vêtu comme un Romain antique, avec une tunique de couleur sombre et sans man teau ? — J’ai donné le mien tout à l’heure à un fiévreux des Esqui’ies, répondit Novator. — Dieux immortels ! es-tu privé de la raison ? Achète le peuple avec ton or et non avec ton manteau. — Je n’ai voulu que soulager un fi ère, dit le jeune Romain, d’une voix grave et calme. — Les patriciens se regardèrent avec étonnement en murmurant le mot : ambitieux ! — Amis, reprit Novator, une morale nouvelle m’a éclairé. Mon cœur souffrait dans nos orgies ; mais, ayant connu la justice, la justice m’a donné la pa x du cœur. Bientôt, j’en ai la confiance, un jour plus pur luira ; les crimes cesseront, et’ tous les hommes vivront unis pur une fraternité sublime - Tandis que Novator parlait, se regardant entre eux, ses amis donnaient des signes de surprise. Camillus s’approchant et posant la main sur l’épaule du jeune homme : Si jamais je fus ton ami, Novator, dis-moi que tu es resté fidèle à notre culte et à nos lois. — Insensés ! dit Novator , vous n’avez d’autre culte que celui des plaisirs, d’autres lois que les caprices de votre maître. — Viens, s’écria Camillus en l’entraînant ; et bientôt les deux jeunes gens eurent disparu à l’angle d’une rue voisine du Forum.

— Que signifie ceci ? dirent ceux du groupe après leur départ. Les paroles de Novator, le soupçon de Camillus.... Lui, Novator ce fils des Claudius, l’espoir de sa race ; Novator à la haute intelligence, aux talents distingues ; Novator, l’aimable épicurien, aurait embrassé le parti des impies et, conspirant contre tout ce qui est sacré, s’adonnant à des pratiques infâmes, il déshonorerait son rang, sa famille et ses amis ? — Aux dieux ne plaise, amis, qu’il en soit ainsi ! Novator n’a pu s’allier aux criminels chrétiens ! — Pourquoi donc ce changement de mœurs et de langage ? Prétend-il ressusciter Diogène sous Néron ? — N’en doutez plus, il s’est fait de la secte de ces Chrétiens sanguinaires. — L’ambition égarerait à ce point Novator ! — On dit que ces Chrétiens cherchent a captiver le peuple en lui promettant le partage des richesses et l’égalité des rangs. — Folies impies ! Ainsi l’avidité de quelques misérables trouble le repos de la société ! — Oui, ces sectaires poursuivent le renversement des lois et le massacre des puissants, et la plèbe insensée, abusée par eux, se soulèvera quelque jour contre nous. — Rentrons dans nos demeures, patriciens. La nuit est tombée, et les rues de Rome vont devenir des cavernes de brigands. — Néron est a Antium. —A son exemple, combien de citoyens ne s’embusquent-ils pas aux angles des carrefours pour dépouiller les passants ? — Tirant leurs épées, ils se séparèrent en disant : Donc, pas de fêtes ce soir, amis. A demain, chez la courtisane Milia.

CHAPITRE II.

Sous le portique de la maison du sénateur Claudius, Novator fut prié par un esclave de passer dans l’atelier des femmes, où ses parents l’attendaient. Dans une vaste salle, meublée d’armoires à portes de marbre, et de métiers de toute sorte, des esclaves filaient, brodaient et découpaient des étoffes précieuses. Une matrone, belle encore, aux traits purs et accentués, au regard plein d’autorité, surveillait les travaux, tandis qu’à sa gauche une jeune fille, vêtue d’une longue tunique blanche, coiffée des nattes épaisses de ses cheveux bruns, que traversait un javelot d’or, brodait un voile de pourpre. Près d’elles, sur le siège élevé que lui avait cédé la matrone, se tenait à demi couché le sénateur L. Claudius. Aussitôt qu’il aperçut Novator, —Salut, dit-il, nouvel édile curule. Et, voyant l’étonnement de son fils, — César, a ma prière, vient de te nommer édile, ajouta-t-il, afin que ton goût fastueux et délicat préside à la célébration des jeux et à l’embellissement de Rome. Tu donneras désormais ton avis dans les délibérations du sénat. Mon fils, nous irons demain rendre grâces à César. — Novator restait immobile et muet, la tête penchée sur sa poitrine. — Que signifie, reprit Claudius, cette attitude affligée ? Quel est ce costume quasi plébéien ? Depuis quelque temps ta vie contient un mystère. Ton visage ne brille plus du feu des plaisirs. Que peut désirer celui qui possède les bonnes grâces de Néron ? — La paix et la vertu, répondit le jeune homme. — Le front du sénateur se couvrit d’un nuage et son sourcil se fronça. Mon fils prétendrait il me conseiller ? demanda-t-il. — Non, mon père ; mais ces jeux impudiques « t cruels me répugnent, et j’ai horreur de Néron et de ses crimes... — Claudius imposa silence à son fils par un geste terrible. Malheureux ! murmura-t-il, combien d’esclaves ont dénoncé leurs maîtres ! Puis, élevant la voix : J« nuis certain que tu accepteras avec gratitude la faveur dont t’honore César. Demain nous nous présenterons devant lui ; telle est ma volonté. Et se levant, il sortit.

— Mon fils oserait-il être rebelle à l’autorité paternelle ? dit sévèrement Marcia, la matrone épouse de Claudius. Les dieux, mon fils, détourneraient de toi leur visage. — Mère, dit le jeune Romain, mon . âme est pleine de tristesse. — Tu as des peines, enfant, dit la matrone dont le regard s’adoucit ; et, prenant la main de Novator, elle l’emmena dans le jardin, sur lequel donnaient les fenêtres de l’atelier.

Là. sous une allée de myrtes, qui, taillés en berceaux , s’arrondissaient au-dessus de leurs têtes, — Quels chagrins te préoccupent, mon fils, lui dit-elle. — Inquiet, ému, il se taisait. — Tu crains Néron, n’est-ce pas ? Les angoisses de ta mère ont précédé les tiennes. Plus d’une fois, j’ai frémi à l’idée qu’en se jouant Néron pouvait faire tomber ta tête chérie. Plus d’une fois, mon cœur s’est révolté de te savoir le compagnon de plaisirs d’un parricide ; mais comment résister à Néron, ne tut ce que par le silence et la retraite ? Et lors même que le sénateur Claudius consentirait à la perte de ses honneurs, quel lieu du monde nous déroberait au pouvoir du tyran ? Résigne toi donc, mon fils, à flatter le tigre, afin de n’en être pas dévoré.

— Mère, le pouvoir de Néron est tout dans la bassesse des Romains. Est-il bien à moi d’augmenter ce pouvoir ? — Veux-tu te sacrifier ? dit Marcia. - Ce n’est pas précisément Néron qui m’inquiète, ma mère.— Aurais-tu quelque querelle ? — Non. D’ailleurs est-il encore de loyaux ennemis ? Si j’avais offensé quelqu’un, le soir, dans un carrefour désert, je tomberais sous les coups de gladiateurs apostés ; mais il n’existe, que je sache, aucune haine contre moi. — Délia t’aurait-elle affligé ? — Délia, aussi bonne que jolie, m’aime toujours. — Quel est donc, ô mon fils, le secret oui te pèse ? Sénèque, le tuteur de ta fiancée, t’aurait-il retiré sa confiance ? Sénèque a pour moi plus de bontés que je ne lui peux donner d’estime. — Aurais-tu donc, malheureux enfant, offensé les dieux ? J’ai péché contre la loi de Dieu, ma mère ; mais n’ai pas commis de fautes irréparables, et celles que j’ai faites, ma vie sera consacrée dorénavant à les effacer. O ma mère, c’est dans ses affections que ma vie est troublée ; c’est à ma famille que se rapportent mes douleurs. — Parle, quel danger nous menace ? — Pourrais-tu ne plus aimer ton fils ? — Jamais ! s’écria Marcia. - Ma mère, je suis chrétien !

Un cri terrible sortit du sein de la mère païenne ; et, foudroyée par celte révélation, elle chancela. Repoussant l’appui de son fils, elle se retint à un autel de marbre blanc, dédié à Junon, qui terminait l’allée des myrtes ; puis, fléchissant les genoux devant l’image de la déesse, et joignant les mains : Oh ! Junon, épouse du maître des dieux, protectrice de la famille, puissants divinité, entends la voix d’une mère désolée. Mon fils, l’orgueil de ma maison, le rejeton de notre race, est un traître et un parjure. Puissante Junon, détourne de sa tête coupable la colère des dieux et celle de son père. Eloigne les Furies qui ont troublé sa raison ! — Mère, disait Novator, ne conjure pas cette idole ; écoute la vérité.... — Loin de moi, blasphémateur ! reprit-elle, loin de moi ! Que ta présence impie ne souille plus le toit domestique. Va répandre ailleurs les poisons de ta bouche. Fuis le courroux paternel. — Il répétait : Ma mère, apaisez votre colère, écoutez-moi. —Mais elle le repoussait avec des imprécations. Tout à coup, le saisissant par la main, elle l’entraina d’un pas rapide en divers lieux du jardin. Vois, lui dit elle, voici l’autel de l’hymen et celui de la naissance. Là encore, celui de la fortune domestique et la statue de ton aïeul. Témoins et protecteurs de la vie de famille, les dieux ont préservé tes jours des maux qui menacent l’homme. Tu as grandi au milieu des signes sacrés du culte de tes pères. A ces statues pendent encore les offrandes dont autrefois ta piété naïve les orna. Tu ne peux faire un pas dans ces lieux sans que les souvenirs de ton enfance te reprochent ta trahison. L’amour de la famille, l’obéissance aux lois, le respect des dieux, tout est là ! Et le cœur de ta mère que tu déchires ; et la vengeance de ton père suspendue sur ta tête ; et l’opprobre public qui t’attend !... Malheureux ! Est-il une loi plus forte que ces lois ? Est-il un intérêt .capable de balancer en ton cœur ceux que tu trahis ? — O ma mère, disait Novator, tu me fais chèrement expier tes dons. Le repos de ma vie n’est plus. — Reviens à la raison, reprit-elle ; déteste ton crime, implore le pardon des dieux. . Et, le sollicitant de toute son énergie, elle s’efforçait de l’attirer à genoux près d’elle sur le marbre d’un autel. Il résistait.

Depuis quelques instants, des rumeurs sinistres qu’ils n’entendaient pas, s’élevaient autour d’eux. Elles grossirent ; elles se rapprochèrent. Des jets de flamme paraissent dans les airs ; des clameurs éclatent, et la jeune sœur de Novator, suivie des esclaves, se précipite dans le jardin, à l’instant même où déjà la flamme se tord sur le toit de la maison. Fuyons ! s’écriait-on de toutes parts. Novator entraîne sa mère et sa sœur. Sur le seuil de la maison, L.Claudius, entouré d’esclaves chargés d’objets précieux, les appelait à lui.

Ils se mirent en marche, retardés souvent par la rencontre de l’incendie. Rome sur un grand nombre de points brûlait. Le cirque et ses environs, où les boutiques pleines de matières inflammables avaient secondé l’ardeur du feu, n étaient plus qu’un brasier d’où partaient, poussés par le vent, des brandons enflammés qui s’allaient abattre sur les maisons, bâties en bois pour la plupart. On n’entendait de tous côtés que les cris déchirants de la détresse et du désespoir. Çà et là couraient des hommes chargés de fardeaux, des femmes échevelées cherchant leurs enfants. On transportait des malades qui gémissaient, des blessés à demi écrasés ou brûlés, et tous ces gens se heurtaient, s’opposaient, se renversaient, incertains de leur route, aveuglés par la crainte, souvent arrêtés par le feu là où ils croyaient trouver une issue et forcés de retourner sur leurs pas au milieu des horreurs de l’incendie et des redoublements de leurs frayeurs. Dans les quartiers que le feu n’atteignit pas, les hommes s’entassèrent dans les rues à la lueur des feux. On en voyait d’antres courir sur les hauteurs avoisinantes avec des gestes desespérés. Ceux qui étaient sauvés pleuraient leur fortune ; et beaucoup se répandaient en désolations sur la perte de leurs parents et de leurs amis.

Au milieu de ces dangers, le sénateur Claudius et sa famille se frayèrent un chemin. Une villa qu’ils possédaient à Tibur devait leur donner asile. Aux portes de la ville, inquiet pour sa fiancée, Novator les quitta, et vola chez Sénèque. Le feu gagnait à peine ce quartier. Debout sous le portique de sa maison, la belle Délia, entourée de ses femmes, attendait le précepteur de Néron.

S’approchant du fils de Claudius : Novator, dit elle à voix basse, encore une œuyre de Néron ! —,Ne t’abuses pas, Délia, dit-il en frémissant, l’imprudence ou le hasard.... — Crois moi, reprit-elle, hier je l’ai su par Fénius, Néron, du haut de son palais, contemplait Rome de ce regard fauve dont il marque ceux qui doivent mourir, et il a dit : Je ne suis pas logé en homme. Cet incendie, Novator, est un nouveau crime de Néron. — A ce moment, Sénèque, sombre et courbé moins par la vieillesse que par le chagrin, arriva, donnant le bras à sa femme Pauline. Il déplora les trésors d’art et de science, dépouilles de la Grèce, que l’incendie consumait. Montant dans leurs litières, ils se dirigèrent vers la campagne ; Novator les accompagnait. Sur leur route, des cris menaçants frappaient leurs oreilles, ordonnant l’inaction à ceux qui s’empressaient de combattre le feu. Ils virent encore des hommes jeter sur les bâtiments des torches enflammées, disant qu’ils en avaient reçu l’ordre ; et, de toutes parts, mêlé aux imprécations et aux gémissements, retentissait le nom de Néron.

CHAPITRE III.

Six jours entiers, l’incendie régna dans Rome. Au bout du sixième jour, prévenu par la destruction des édifices qu’on abattait et ne trouvant plus qu’un champ vide, il s’arrêtait ; de nouvelles flamme s’élevèrent du quartier qu’habitait figellinus, favori de Néron, et les ravages de l’incendie recommencèrent. Découragés, les citoyens de Rome assistèrent à la ruine de leur ville. Quatre quartiers seulement restèrent entiers. Les dix autres n’offraient plus aux regards que des cendres et des masses calcinées.

Néron ouvrit au peuple sans asile le champ de Mars et ses propres jardins. Il fit construire des hangars provisoires ; des meubles arrivèrent des villes voisines et le blé l’ut donné à vil prix. Mais le peuple ’en dépit de ces consolations gardait au cœur son ressentiment. Quinze jours environ après cet événement, Novator et Camillus suivaient à pied la voie qui mène de Tibur à Rome. La pose du premier annonçait beaucoup de tristesse ; le second gesticulait et parlait avec feu. — Oui, disait il, la honte de ce joug m’est insupportable et poussé par l’indignation je fuirais ma patrie, si la patrie d’un Romain n’était pas l’univers. L’air que nous respirons est infecté de tyrannie. Chaque jour apparaissent des crimes nouveaux que la langue ne suffira bientôt plus à nommer. Déjà, comment peindrait-elle l’énormité de la bassesse du peuple et du sénat ? Le monde court à je ne sais quel abîme. Tous les liens delà morale sont relâchés, détruits L’amour de la gloire et de la vertu, celui de la patrie, sont morts. Rome n’est plus Rome. Une dissolution morale s’accomplit, effrayant spectacle ! Qu’ils sont loin les temps si récents encore de Cassius et de Brutus ! Quoi, ne se trouvera-t-il pas un Romain qui sache délivrer la terre d’un monstre. Novator, je serai ce Romain.

— Inutile entreprise, dit Novator, crime impuissant ! Crois-tu donc que le siècle qui a donné l’empire à Néron n’ait pas produit d’autre monstre ! La férocité du maître et la bassesse des sujets ont la même origine. Frappe Néron, il renaîtra quelque Caligula. Le peuple romain d’autrefois eût d’un souffle abattu ce tyran dans la poussière. Que dis-je ! Ces temps ne produisirent aucun Néron 11 en est des peuples, Camillus, comme de la terre qui, bien cultivée, donne au lieu de plantes nuisibles des fruits savoureux. — Le peuple romain est mort, dit Camillus.

— L’œuvre de l’eternel ne périt point, reprit Novator ; elle se renouvelle Toute société qui chancelle porte en son sein un vice de nature Toute société qui tombe n’est entraînée dans l’abîme que par son propre poids, et le principe même qui la fonde est souvent le germe de sa chute. Camillus, tu ne peux frapper la corruption des âmes, et quand tes proscriptions égaleraient celles de Sylla et d’Octave, tu ne détruirais pas le mal qui est dans les mœurs. Patience, ami.

— Patience ! quand chaque jour qui se lève éclaire des assassinats ! quand l’intelligence humaine n’est plus qu’un instrument de perversité ! quand le sénat lutte de servilité avec les esclaves ! quand les plus nobles familles de Rome sont outragées et détruites par les meurtres, les séductions et les confiscations ! quand la jeunesse patricienne se dégrade sur le théâtre et se déshonore par toutes sortes de débauches ! quand chevaliers et magistrats ne sont que d’infâmes concussionnaires, et qu’enfin, oubliant toute pudeur et toute dignité, Rome, la souveraine du monde, n’est plus qu’une courtisane, sous l’empire d’un histrion couronné ! Quel est ton secret pour nous sauver, Novator — La justice, dit-il. Ami, écoute en ton cœur mes paroles. Sous le règne de l’injustice ou du mal, le bien, détruit en germe, ne peut fructifier. De même que la dureté du maître engendre la haine de l’esclave, de même de mauvaises lois enfantent de mauvais citoyens.

L’arbitraire qui insulte continuellement à la dignité humaine, l’ébranle, puis l’abat et enfin la détruit. Rien n’est plus fécond que le mal. Un seul en produit mille, et quand les règles éternelles de la justice sont méconnues par les lois des États, I homme, ayant perdu la vérité de sa conscience, aveuglé, perdu, se jette en des excès sans bornes. Le secret du bien, Camillus, est l’établissement de la justice.

— Rome ne fut-elle pas juste autrefois ?

— Juste ! Ah Camillus, où s’égarent tes sens ? Ne contenait-elle pas dès sa naissance le germe de toutes les tyrannies ? Juste ! dis-tu, quand vivant de rapines, puis de conquêtes, autres rapines décorées d’un grand nom, elle fit du père de famille un tyran domestique, maître de la vie et dés volontés de sa compagne, de ses enfants et de ses esclaves, ainsi qu’il l’est encore, et qu’opprimant le pauvre par le riche, elle institua tous les esclavages ?

— Quitte ces erreurs fatales, dit Camillus. il faut aux hommes libres des esclaves ; il faut des hiérarchies dans l’État. Tout autre plan n’est qu’une confusion absurde.

— Montre-moi sur un homme nu le signe de la servitude, et je te croirai. Mais si Dieu n’a point ainsi marqué ses créatures, s’il les a faites semblables, pourquoi dis-tu : Je serai plus que cet autre et celui-ci m’obéira. Camillus, le dernier des esclaves est notre frère ; et la possession qu’un maître s’arroge sur lui est un fratricide quant à l’homme, une impiété quant à Dieu.

— Ton esprit, Novator, habite un autre monde. — Oui, Camillus, mais un monde qui vivra. Ami, ce qui sauvera l’univers en péril, ce qui relèvera cette société tombée, ce seront la foi en Dieu, la liberté de chaque homme, et la fraternité de tous. Ils étaient arrivés dans Rome. Un spectacle inusité s’offrait a leurs regards. Ça et là, du milieu des ruines, s’élevaient de vastes hangars où s’abritait une multitude d’enfants, de vieillards et de femmes, tous pêle-mêle, dans une criarde confusion. De nombreux ouvriers travaillaient à déblayer les débris, que l’on portait aux navires du Tibre, déchargés tout à l’heure de matériaux de construction. Quelques attroupements s’étaient formés, où des orateurs péroraient avec es gestes violents. En passant près d’un de ces groupes, les jeunes gens purent entendre ce qui s’y débattait. — C’est lui, disait-on, c’est lui qui a brûlé Rome ; lui qui pendant ce temps chantait un poème sur l’incendie .de Troie ; c’est lui qui a fait périr dans les lia mines nos pères et nos enfants. Plus de Néron ! que Néron meure ! Les cris et les malédictions dégénéraient en un tumulte menaçant, lorsqu’un homme du peuple, dont la stature et les traits offraient le type élégant et vigoureux de la beauté antique, et qui était vêtu d’une tunique en lambeaux, montant sur les épaules de ceux qui l’entouraient, harangua la foule : — Citoyens, Néron est un dissipateur, un assassin, un débauché. Il a tué son frère ; il a tué sa mère ; il a tué Octavie, qui lui avait donné l’empire. Il a brûlé Rome ! Néron est un monstre abominable ; mais, citoyens, Néron aime te peuple romain. Il nous préserve de la disette, nous donne des jeux et des festins. Néron, enfin, écrase et dépouille ces patriciens-orgueilleux, gorgés des richesses du monde, qui nous traitent de vile plèbe et se partagent tous les emplois. Citoyens, pardonnez à Néron ; mais que i-our prix de son incendiaire, il abolisse les droits d’entrée et fasse flageller nos traitants.

— Vivat ! cria la foule. A mort les, traitants ! plus de droits ! Vive Néron !

— Nérou, reprit l’orateur, est à cette heure sur l’emplacement du palais qu’il fait construire près de la rue Sacrée.

La foule s’y dirigea aussitôt avec des cris de plus en plus formidables et grossissant à mesure qu’elle avançait. Novator et Camillus furent entraînés dans ses replis. Dans une immense en clôture, à demi déblayée, Néron, entouré de courtisans et de sardes était monté sur un char, qu’il se plaisait à faire vriler dans la carrière en rasant les encombrements du sol. Loin d’apaiser cette ardeur, l’approche de la foule ne fit que l’irriter par la soif des louanges, et il fournit plusieurs courses à leurs applaudissements. Enfin à leurs cris répètes de : Mort aux traitants ! plus de droits ! s’arrêtant devant eux : Qu’un de vous, cria-t-il, sortant des rangs, m’expose votre demande. Mais la foule resta immobile ; car nul n’osait répondre à l’appel de Néron.

Le prince aperçut Novator, et lui fit signe de venir à lui. - Explique-moi, dit-il, ce que veut ce peuple imbécile. — César, dit le jeune patricien, il se plaint de son récent désastre, et demande comme dédommagement la suppression des droits d’entrée et la punition des traitants. — Parle avec franchise, Novator, n’ont-ils dit rien de plus ? — Puisque tu le demandes. César, j’ajouterai qu’ils t’accusent de ce désastre, fis parlaient aussi de ta sévérité contre les patriciens. — Néron sourit, et une sorte de nain difforme, qui se tenait près du char et qu’on appelait Vatinius, obscur plébéien, devenu courtisan et favori à force de bassesse, s’écria : Je te hais, César, parce que tu es sénateur.

Néron sourit encore et, se levant debout sur son char : — Le peuple romain, dit-il, a sur mon cœur le même pouvoir que des enfants chéris sur un père tendre. Je présenterai sa demande au sénat. Quant au malheur qui nous a frappes, citoyens, votre prince en connaît les auteurs. Ce sont les Chrétiens, dont les superstitions et les impurs sacrifices excitent la colère des dieux. Animés de haine contre la société, qu’ils ont juré de détruire, ces éternels ennemis de l’ordre et des lois, depuis le supplice de leurs Petrus et Paulus de Judée, un instant réprimés, reprennent le cours de leurs attentats. Leurs mains sacrilèges ont lancé les torches fatales. Confiez-vous, citoyens, pour votre vengeance, à la justice de Néron.

De grands cris s’élevèrent alors dans la foule ; A mort les Chrétiens ! Les Cliétiens aux bêtes ! Vive César ! Puis, se dispersant, elle alla répandre dans tout le peuple l’accusation portée par Néron.

— César, s’était écrié Novator, on t’a trompé. Les Chrétiens n’ont pas commis ce crime....

— Tu crois ? dit Néron en le couvrant d’un regard d’hyène ; puis, posant la main sur l’épaule du jeune homme : Ils seront punis , poursuivit-il, et avec eux leurs parents, leurs amis et leurs alliés. Je le jure par Tisiphone ! — César !... — Assez sur ce point, Novator. Depuis longtemps je ne l’ai vu, danseur élégant, charmant poète. Quoi ! tu délaisses ton prince ! Voyions, si ta main fait guider encore un char dans la carrière. Il le fit monter sur son char près de lui et lui remit les rênes. Novator, osant frapper du fouet les coursiers africains, les fit emporter d’un élan sauvage. Le char volait entre les ruines, et vingt fois l’œil des spectateurs crut deviner la chute ; mais .haletants et soumis, les coursiers ramenèrent le char du prince devant le groupe des courtisans. — Tu mériterais la couronne aux jeux olympiques, fils de Claudius, dit Néron ; mais écoute. On m’a dit que tu prétendais ressusciter Caton. S’il s’agit du premier, je te dirai qu’il n est pas besoin d’un nouveau censeur dans Rome, et si la gloire de celui d’Utique t’avait séduit, je te rappellerai qu’il fut puni par César.

Novator salua sans répondre, et s’éloigna.

Traversant les débris de Rome, Novator se rendit seul à la villa de Sénèque. Dans une salle dont les murailles ornées de fresques représentaient les scènes principales de la vie des grands hommes de la Grèce, Sénèque prenait son repas. Il était couché sur un lit couvert d’une étoffe précieuse et devant lui sur un guéridon, une corbeille de filigrane d’or contenait des fruits champêtres ; car il se bornait à cet aliment et ne buvait que de l’eau courante, de peur d’être empoisonné par Néron. Plein de tristes pensées et de craintes que trahissait son regard, il accueillit le fiancé de sa pupille avec une effrayante insouciance.

— Quelles nouvelles ? lui demanda-t-il. Les bruits du monde n’arrivent pas jusqu’à ma solitude.

— Nous aurons la guerre avec les Ansibaneus, dit Novator. On a rejeté la juste demande d’un peuple malheureux. Chassés de leur pays par les Cauques. ils réclamaient un établissement sur la rive du Uluii, dans uu pays désert et stérile. Boïoculus, leur chef, disait : i Au nom de l’honneur des hommes, laissez nous partager .l’asile des animaux. Pourquoi préférer le voisinage d’un désert a celui d’un peuple ami ? La terre est pour l’homme comme le fiel pour les dieux, et les places vacantes appartiennent à tous. Et, regardant le soleil, il lui demanda s’il consentirait à éclairer un sol inhabité, ou si plutôt il ne renverserait pas les dots de la mer sur les ravisseurs de la terre (l). » Avitus a refusé, disant que les Romains avaient reçu des dieux le droit des plus braves. Ayant ensuite offert des terres a boïoculus, en particulier, celui-ci les a refusées, et quittant notre général : « Si la terre nous manque pour vivre, dit-il, elle ne nous manquera pas pour mourir ! » — Noble simplicité des Barbares ! dit Sénèque. Ce fait me rappelle ces chefs des Frisons qui dernièrement, voyant au théâtre parmi le sénat les députés de quelques nations, et étant instruits que cet honneur s’adressait aux plus braves et aux plus fidèles, s’allèrent tout d’un élan asseoir à coté d’eux.

— Ces prétendus Barbares, reprit Novator, ont droit de mépriser les maîtres du monde. Moins cruels certainement, braves, tempérants, indépendants et loyaux, peut-être sont-ils appelés à régénérer un jour nos peuples avilis ? Unis entre eux, ils nous commanderaient à leur tour. De même que, dompté d’abord avec peine par un habile cavalier, le cheval numide, s’accoutumant au frein, se laisse guider enfin par la main d’un enfant à cause du souvenir de sa première défaite et ignorant qu’il est de ses avantages, de même le seul souvenir de l’ancienne valeur romaine soumet tant de nations guerrières à un peuple d’esclaves et de débauchés.

— Ton langage est sévère et hardi, jeune homme, dit Sénèque. Après une pause, il reprit : Aux dernières .Juvénales, tu n’étais pas de la troupe de César. César t’a demandé, et, sur quelques mots à voix basse que lui a dits Tigellinus, il a froncé le sourcil. Ne sais-tu pas, Novator, ce que vaut le mécontentement de Néron ? — Je le sais, répondit le fils de Claudius, et j’attends mon sort avec toute la fermeté qu’un homme juste tire de sa conscience. — Le spectacle le plus digne des regards des dieux, dit Sénèque, est celui d’un homme juste luttant contre l’adversité. Mais, Novator, il n’est pas bon de s’exposer au mal que l’on peut éviter. Comme autrefois, sans aller jusqu’à de trop lâches complaisances, ne peux-tu conserver la faveur de Néron par les talents qui te l’ont acquise ? Ainsi même, ajouta-t-il en baissant la voix, tu mériterais l’approbation au lieu du blâme ; car tu éviterais un crime à César. Sans répondre à ce sophisme, Novator répliqua : Le mal est contagieux, et celui qui ne le fuit pas en perd bientôt l’horreur. J’ai trop souillé déjà mon cœur et mes yeux.

— Tu refuses la place d’édile, cette haute faveur ? demanda Sénèque avec anxiété.

— Je l’ai refusée, dit Novator.

— Présomptueux, dit le philosophe, est celui qui marche à rencontre de son siècle. Renversé bientôt et foulé aux pieds, il périt.

[1] Tacite, liv. XIII.

— Il a du moins une mort illustre et utile, et son âme, agréable à Dieu, renaît bienheureuse.

— Mon fils, dit le sophiste dont les écrits et la vie furent si peu conformes, prends garde à ne point trouver le mal là où tu cherches le bien. Le sage ne doit pas résister à ceux qui ont reçu mission de commander. Le prince et les lois sont sur la terre les représentants des dieux.

— Illustre Sénèque, reprit le jeune homme, permets-moi de te faire observer que si la sagesse humaine consistait dans l’obéissance, tous les changements arrivés dans le monde ne seraient que des usurpations ; la science ainsi que la philosophie n’auraient aucun but, et le monde devrait retourner à l’état de barbarie. Mais s’il n’en est point ainsi, si Rome chassa glorieusement et justement les Tarquins, si elle eut droit de confier l’autorité aux princes du sénat, permets-moi de ne point confondre les erreurs et les faiblesses humaines avec l’intelligence divine. Comme on fait des lois pour remédier à certains maux, et qu’on change une loi reconnue mauvaise, de même l’homme doit conformer autant qu’il est en lui ses institutions à la justice, et soutenir de toutes ses forces la cause de la vérité. Se levant alors, il ajouta : Je suis venu devant toi, Sénèque, pour te dire ceci : Je suis chassé du toit paternel, maudit de ma mère, disgracié du prince, déshérité, sans ressources. Je te rends la parole que tu m’as donnée d’unir le sort de ta pupille au mien. Dis à Délia qu’elle m’oublie.... et que je l’aimerai toujours.

Il sortit en achevant ces mots, et longtemps il erra dans la campagne de Rome, sous un ciel de feu, sur le sol stérile, à peine parsemé de touffes de lauriers-roses et de cytises, que ne fécondaient plus des mains patriciennes et que le peuple-roi n’arrosait plus de ses sueurs, laissant aux nations sujettes le soin de le nourrir. Novator marchait courbé sous la douleur et des mots entrecoupés s’échappaient de ses lèvres, -r Mon Dieu ! disait-il, mon Dieu ! viens en aide à ceux que tu choisis pour les serviteurs des destinées futures et remplace dans leur cœur par l’amour de l’Humanité tout autre amour.

LÉO

[La fin au prochain numéro.]


REVUE SOCIALE n°9 mai 1850

Au sommaire, p.137 est annoncé : NOVATOR (Suite et fin), par LEO (chap. IV à V, p.150-152), mais est signé VICTOR LEO

NOVATOR

Suite et fin (1) :

CHAPITRE IV.

Dans un boudoir aux murs points d’éclatantes couleurs, au pavé de mosaïque, orné de meubles précieux , deux jeunes filles étaient assises sur un divan. L’une, brune italienne, était Myrtis, la sœur de Novator ; l’autre, vêtue d’une tunique blanche et chaussée de brodequins de pourpre, remarquable par l’éclat de son teint, qui s’harmonisait délicieusement avec ses yeux bleus et les reflets d’or de sa belle chevelure , les bras ornés de bracelets de diamants, était Délia, pupille de Sénèque et fiancée de Novator. Autour du cou délicat de la jeune Romaine, cellier vivant, une couleuvre familière enroulait ses anneaux d’or et d’azur.

Dans le boudoir de cette jeune fille, étaient réunis, tributs du monde entier, la pourpre, ! or, le marbre, les bois précieux, les étoffes superbes, les bijoux et mille ouvrages de l’art. Tout le sang, les larmes et les souffrances qu’avaient coûtés ces richesses des peuples conquis, elle ne le savait ou n’y pensait pas.

— Se pourrait-il qu’il fut chrétien Puisait elle a sa compagne. Mais pour quel autre crime eût il été chassé du toit paternel ?

— Je n’ai que des soupçons, dit Myrtis, des soupçons que m’ont inspirés le violent courroux de mon père et la douleur de ma mère. Celle-ci est à cette heure dans les temples des dieux, réunie aux dames romaines qui, à l’occasion de l’incendie, célèbrent des mystères pour se rendre les dieux favorables. Depuis l’entretien qu’elle eut avec Novator le soir même de l’embrasement, ma mère n’a point cessé de pleurer et d’embrasser les genoux de sa déesse. Mais le mot véritable de tout ceci est encore un mystère.

— Novator serait chrétien ! Il aurait embrassé l’erreur impie de cette secte sanguinaire !

— On dit (j’en frémis !) qu’attirant à leurs mystères de tendres enfants, ils les égorgent sur leurs autels et s’abreuvent de leur sang !

— Écoute, Myrtis ; j’aime Novator et veux à tout prix éclaircir mes soupçons. Si tu as quelque courage, si l’amour parle à ton cœur comme au mien, ce soir même nous saurons le secret de sa conduite.

— Ne doute pas de moi, dit Myrtis ; que faut-il faire ?

— Je l’ai fait observer et sais que tous les soirs, il sort de chez Camillus vers la septième heure. Vêtîtes d’habits plébéiens et suivies par Arnus, le plus brave et le plus dévoué de mes gladiateurs, nous irons près de la maison de Camillus attendre la sortie de Novator, et nous suivrons ses pas.

— Seules, à pied , nous irons dans ce repaire ! s’écria Myrtis.

— Tu m’assurais à l’instant de ton courage. Novator souffrirait-il qu’on nous outrageât ? La bande de Néron, depuis l’incendie, ne parcourt plus Rome ...

— Jeté suivrai, dit Myrtis. Et si Novator est coupable ?..

— J’essaierai sur lui le pouvoir d’une amante.

— Bonne Délia ! j’espère en toi ; mais, hélas ! il est bien puissant le sentiment qui a fait braver à Novator, ce fils dévoué, l’autorité paternelle et rompre des liens que, plus que tout autre, il chérissait. De vives craintes ont encore augmenté le ressentiment de mon père et

(1) Voir la livraison précédente, .

l’ont décidé à séparer violemment son sort de celui de son fils : Néron est irrité contre Novator et poursuit les Chrétiens.

Les jeunes Romaines s’entretinrent ainsi de chagrins et d’espérances jusqu’à la deuxième heure de la nuit. Se confiant alors aux soins d’une esclave fidèle, elles revêtirent la grossière tunique des plébéiennes, jetèrent sur leur tête un voile épais, et, passant dans leur ceinture un poignard , se recommandant à leur déesse, elles s’évadèrent par une porte secrète, se firent porter en litière jusqu’à l’enceinte de Rome, et là, mettant pied à terre, et suivies seulement d’Amus, elles allèrent tremblantes se poster près de la maison de Camillus , dans un des quartiers respectés par l’incendie.

Elles étaient là depuis un quart d’heure à peine, quand Novator sortit. Il était seul ; elles le suivirent à quelque distance. Il s’engagea dans les ruines de ce qui avait été le quartier le plus obscur et le plus pauvre de l’ancienne Rome ; et, s’arrêtant devant une masure dont les murs extérieurs, ouverts par le feu, élevaient dans l’air des pans irréguliers noircis et dégradés, il poussa une porte intérieure, qui laissa passer une faible lueur ; puis il disparut.

Haletantes, craintives, Myrtis et Délia s’arrêtèrent. Puisant enfin du courage dans l’affection qui les animait, elles poussèrent la porte d’une main tremblante et franchirent le seuil.

Dans une salle nue, éclairée par de rares flambeaux, deux ou trois cents personnes étaient agenouillées. Au fond, debout sur une estrade, un vieillard à cheveux blancs lisait à haute voix ces paroles :

« Considérez, mes frères, ceux que Dieu a appelés parmi vous : il n’y en a pas beaucoup de sages selon la chair ; il n’y en a pas beaucoup de puissants et d’élevés en dignités ; il n’y en a pas beaucoup de nobles.

 » Mais Dieu a choisi ceux qui semblent sans esprit dans le monde, afin de confondre les puissances.

 » Et il s’est, servi de ceux qui étaient vils et méprisables dans le monde, et de ceux qui n’étaient rien, pour détruire ce qui était grand et illustre devant le monde.

 » Or le Seigneur est l’esprit, et là où est le Seigneur est la liberté.

 » Nous sommes pressés de toutes parts, mais non pas opprimés ; nous sommes dans la peine, mais non pas dans le désespoir.

 » Nous sommes persécutés, mais non pas abandonnés ; nous sommes abattus, mais non pas perdus.

 » Car pendant toute notre vie, nous ne cessons d’être exposés à la mort par Jésus, afin que la vie de Jésus paraisse aussi dans notre chair mortelle.

 » C’est pourquoi nous ne perdons point courage ; et, bien que notre homme extérieur se consume, néanmoins l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour ;

 » A cause que nous ne considérons point les choses visibles, mais les invisibles : car celles que nous voyons sont passagères ; mais celles que nous ne voyons pas sont éternelles (1). »

Le vieillard ayant Uni cette lecture, l’assemblée se leva et s’assit autour d’une table sur laquelle étaient posés des gâteaux de froment et des amphores. Chacun rompit un morceau, et la coupe passa de main en main. Pendant ce repas, plein de recueillement, le vieillard élevant de nouveau la voix, prononça ce discours :

« Frères, la vie commune est obligatoire pour tous les hommes, et premièrement pour tous ceux qui veulent servir Dieu d’une manière irréprochable, et imiter l’exemple des apôtres et de leurs disciples (2).

 » L’usage de toutes les choses qui sont en ce monde est commun à tous les hommes ; c’est l’iniquité qui a fuit dire à l’un : Ceci est à moi ; et à l’autre. Cela m’appartient. Delà est venue la discorde entre les hommes (3).

 » Les uns regorgent de richesses ennemies et se remplissent de nourriture jusqu’à éprouver des nausées ; les autres, pressés par la faim et la disette, sont livrés à toutes les horreurs de la misère. O étrange inégalité de conditions entre des hommes que la nature a rendus ions égaux !

Ce RENVERSEMENT DE CHOSES, ce DÉSORDRE n’a d’autre source que l’avarice (4).

 » La nature fournit en commun tous les biens à tous les hommes. Dieu en effet a créé toutes choses afin que la jouissance en fût commune à tous et que la terre devint la possession commune de tous. La nature a donc engendré le droit de communauté, et c’est l’usurpation qui a produit le droit de propriété.(6).

 » Ce n’est pas assez de ne pas ravir le bien d’autrui ; en vain ceux-là se croient innocents, qui s’approprient à eux seuls les biens que Dieu a rendus communs. Lorsque nous donnons de quoi subsister à ceux qui sont dans la nécessité, nous ne leur donnons pas ce qui est à nous ; mais nous leur donnons ce qui est à eux. Ce n’est pas tant une œuvre de miséricorde que nous faisons qu’une dette que nous payons (6).

« Qu’y a-t-il d’injuste dans ma conduite, dis-tu, riche, si, respectant le bien d’autrui, je conserve avec soin mes propriétés personnelles ? » O impudente parole ! Quelles sont ces propriétés dont tu parles ? D’où tiens-tu les choses que tu possèdes en ce monde ? Quand tu apparus au jour, quelles richesses as-tu apportées avec toi La

(1) Extraits des épîtres de saint Paul.

(2) Sauf l’anachronisme, citations exactes des pères de l’église.

(3) Saint Clément. Actes des conciles.

(4) Asterius.

(5) Saint-Ambroise, Sermon 6i, chap. 16.

(6) Saint Grégoire-le-Grand.

terre ayant été donnée en commun à tous les hommes, personne ne peut se dire propriétaire de ce qui dépasse ses besoins naturels dans les choses qu’il a détournées du fonds commun et que la violence seule lui conserve. Rappelle toi que tu es sorti nu du sein de ta mère et que tu rentreras également nu au sein de la terre (1).

 » Malheur a vous, riches ! Malheur à vous, qui êtes rassasiés, parce que vous aurez faim ! Malheur à vous, qui riez maintenant ; car vous vous lamenterez et vous, pleurerez ! ,

 » Que le riche s’humilie dans sa bassesse, parce qu’il passera comme la fleur de l’herbe.

 » Ne sont-ce pas les riches qui vous oppriment et qui vous tirent devant les tribunaux ?

 » Ne sont-ce pas eux qui blasphèment le beau nom qui a été invoqué sur vous ?

 » Vous, riches, pleurez et jetez des cris, à cause des malheurs qui vont tomber" sur vous.

 » Vos richesses « ont pourries, et les vers ont mangé vos habits. » Votre or et votre argent se sont rouilles, et leur rouille s’élèvera en témoignage contre vous et dévorera votre chair comme un feu.’

 » Le salaire des ouvriers qui ont moissonné vos champs et dont vous les avez frustrés crie contre vous, et les cris de ces moissonneurs sont parvenus jusqu’aux oreilles du Dieu des armées.

 » Vous avez vécu dans les voluptés et les délices sur la terre, et vous vous êtes engraissés comme des victimes préparées pour le jour du sacrifice.

 » Mais vous, mes frères, attendez patiemment jusqu’à l’avènement du Seigneur. Vous voyez que le laboureur attend le premier fruit de la terre avec patience jusqu’à ce qu’il reçoive du Ciel la pluie de la première et de la dernière saison (2).

 » Ainsi, mes frères, pénétrons-nous de plus en plus de l’esprit saint, afin d’être forts contre les iniquités du monde. Dans l’affliction récente où le terrible fléau de l’incendie nous a tous plongés, ceux qui, par le hasard des arrangements humains, possèdent des richesses, qu’ils les répandent sur leurs frères dénué ;; car, ainsi que le dit, dans une de ses épîtres, le bienheureux Paulus, martyr de la foi : « Ce » n’est pas pour vous mettre à charge et pour soulager les autres que » l’on recueille des aumônes, mais pour vous rendre égaux en sup » pléant présentement à leur pauvreté par vos richesses, afin que » leurs richesses suppléent à votre pauvreté et qu’ainsi l’égalité se » rencontre parmi vous (3). »

L’assemblée se leva dans un religieux silence, et tous ces hommes réunis en Dieu dans un même sentiment échangèrent le baiser de paix. Puis la foule s’écoula grave et recueillie. Myrtis et Délia furent entraînées par elle hors du temple

Il faisait une de ces nuits admirables des chauds climats dont l’éclat plus doux est aussi favorable que celui du jour. Sur le chemin d’une partie de la foule chrétienne, chemin que suivaient aussi les deux jeunes filles, un concours de peuple s’était assemblé et poussait des clameurs confuses autour d’un groupe de soldats et d’esclaves déchaînés.

— Arnus, dit Délia au gladiateur qui l’escortait, sache la cause de ce tumulte.

— Noble maîtresse, répondit le gladiateur,c’est la troupe des quatre cents esclaves de Redanius Secundus, préfet de Rome, qu’on emmène au supplice, parce que l’un d’eux a assassiné son maître. Ainsi l’ordonnent les lois romaines. Le peuple ayant témoigné qu’il voulait sauver les esclaves, on a, pour s’en emparer, attendu les ombres de la nuit ; mais le peuple veillait encore et s’oppose....

— Horreur ! s’écrièrent les deux jeunes filles, sacrifier des innocents !

— C’est une loi de sûreté patricienne, dit le gladiateur avec un amer sourire, ht puis ils ont peur : on dit qu’a Préneste, il s’est levé des Spartacus.

Déjà une rixe avait commencé Les épées des soldats reluisaient ; le peuple jetait des pierres... Un groupe de Chrétiens se mêlant au peuple et repoussant les soldats, invoquait Dieu, quand arriva au galop de ses chevaux la garde prétorienne qui, chargeant le peuple, le dispersa. Auprès des malheureux captifs, seuls restèrent quelques hommes , parmi lesquels un d’eux, s’adressant aux prétoriens : Je proteste, dit-il, contre cette violation des lois.de la justice et de l’humanité

— Fils de Claudius, répondit le chef de la cohorte, ton langage est celui d’un rebelle et d’un Chrétien. Toi et ceux qui t’accompagnent, e vous arrête au nom des lois que vous outragez.

Et, préposant une partie de sa troupe à la garde des esclaves, il ordonna à l’autre d’entourer Novator et les siens. Témoins de ce spectacle, les deux jeunes filles étaient demeurées d’abord immobiles d’effroi. Tombant à genoux, les mains au ciel, Myrtis invoque les dieux, tandis que Délia se précipite vers le chef : —Oses-tu, s’écriât-elle, arrêter sans ordre le fils d’un sénateur !

— Et qui te dit, jeune fille, que je n’ai pas d’ordre ! Rassures-toi, Tigellinus ne sera pas désavoue par Néron.

Frappée de terreur et perdant l’espérance, la jeune fille fléchit les genoux et s’évanouit.

(1) Saint Antoine, sermon 64, Chap. 15

(2) Saint Jacques, Epitre catholique.

(3) Saint Paul, les Epitres.

CHAPITRE V.

Le lendemain, comme le mécontentement du peuple allait jusqu’à l’émeute, le sénat délibéra sur la loi qui ordonnait la mort de tous les esclaves d’un maître assassiné. Les avis semblaient partagés ; Caïus Cassus, se levant, prononça ce discours :

« Souvent, - pères conscrits, J ai assisté à Vos délibérations lorsqu’on demandait au sénat de nouveaux décrets contraires aux lois et aux constitutions anciennes. Vous ne m’avez point vu les combattre. Non que je ne crusse tous les anciens règlements plus sagement combinés et bien préférables aux institutions qu’on leur substituait ; mais j’ai craint que cet amour excessif pour les manières antiques ne fût imputé au désir de relever la science dont j’ai fait mon étude. D’ailleurs, je ne voulais point affaiblir par des contradictions fréquentes le peu d’autorité que peuvent avoir mes avis, et la conserver tout entière pour le moment où la république aurait besoin de conseils. Ce moment est venu. Un consulaire vient d’être assassiné dans sa propre maison par un esclave, sans que pas un ait prévenu ou décelé le complot, et dans un temps où le sénatus-consulte qui les menaçait tous du supplice subsistait dans toute sa rigueur. Maintenant, décernez l’impunité : qui de nous se rassurera sur sa dignité, lorsque la préfecture de Rome n’a point sauvé Redanius ? sur une maison nombreuse, lorsque Redanius a été égorgé au milieu de quatre cents esclaves ? Et quel esclave désormais donnera du secours à son maître, lorsque l’intérêt de leur vie les laisse indifférents sur la nôtre ? Dira-t-ou, comme on ne rougit pas de le supposer, que l’injustice a provoqué la vengeance »,du meurtrier, comme si l’argent qu’il offrait pour sa liberté eut été un patrimoine de ses aïeux ? Faisons donc mieux ; légitimons, consacrons un pareil attentat.

 » Veut-on, sans déférer à l’autorité de nos pères , rechercher les motifs de leurs décisions ? Mais s’il nous fallait statuer sur ces objets pour la première fois, croit-on qu’un esclave forme le projet de tuer son maître, sans que la moindre menace lui échappe, sans que la moindre indiscrétion le trahisse ? Je veux que son dessein soit impénétrable, je veux qu’il prépare ses armes sans qu’on le sache ; mais franchira-t-il la garde ? portera-t il une lumière ? enfoncera-t-il les portes ? consommera t-il le meurtre sans qu’on le sache encore ? Non ; mille indices annoncent toujours le crime. Si l’on force à le révéler, nous pourrons vivre seuls au milieu d’esclaves nombreux, tranquilles au milieu d’esclaves inquiets ; enfin, s’il faut périr, nous périrons vengés d’esclaves criminels. Nos ancêtres redoutaient le naturel de l’esclave dans le-temps où, naissant dans les mêmes champs, sous les mêmes toits, les esclaves puisaient avec le jour l’attachement pour leurs maîtres. Mais depuis que nous avons dans nos foyers toutes les nations ensemble, de mœurs si opposées, de religions si bizarres, souvent même n’en ayant pas, ce vil ramas de barbares ne peut plus se contenir que par la crainte. Quelques innocents périront, je 4e sais ; mais quand une armée a fui devant l’ennemi, et qu’on la décime", les braves tirent au sort comme les lâches. Point de grands exemples sans des injustices particulières, qui disparaissent devant les grandes considérations de l’utilité publique (1). »

Ce discours remporta, et la loi étant confirmée, au nom de l’ordre et de l’utilité publique, les quatre cents esclaves de Redanius subirent la mort.

Exemple du mal qu’entraîne un ordre de choses inique ! affreux modèle de logique que tout gouvernement, en vertu de son principe même, a jusqu’ici été contraint d’imiter. Tant que l’organisation des sociétés blessera l’égalité des hommes, tant qu’outrageant la nature, le génie sauvage de l’oppression subsistera, la loi ne sera qu’une arme de guerre et, instituée pour réprimer le crime, elle ne sera elle-même qu’un crime, effet et source de mille autres. La loi ! qu’est-ce autre chose, jusque-là, que le meurtre répondant au meurtre, la confiscation répondant au vol, la violence répondant à la violence ; toujours le mal multipliant le ma !?

Pour apaiser le peuple, on publia des jeux. Désignés comme auteurs de la destruction de Rome, les Chrétiens devaient être livrés aux bêtes dans le cirque, et l’on disait que le fils du sénateur Claudius ferait partie des victimes, que la munificence de Néron offrirait au peuple romain en spectacle le supplice d’un patricien.

Dans la prison, au milieu de ses compagnons, Noiator les encourageait. Ces martyrs d’une foi nouvelle passaient des heures entières en entretiens fraternels sur leur doctrine, et leur enthousiasme du beau moral, er.cité par l’approche de la mort, donnant a leur âme un degré d’élévation extraordinaire, éclatait en inspirations. Ils chantaient des hymnes où les pressentiments du ciel se mêlaient a des espérances touchantes sur le sort de l’Humanité. Novator leur disait : — Frères, pour vaincre nos âmes, les tyrans épuiseront sur nos corps tous les raffinements de la cruauté. Soyons plus forts que nous-mêmes. Que notre langue ne trahisse pas notre esprit. Entre la force et le droit, entre l’esprit et la matière, la lutte est engagée. N’abdiquons pas l’honneur de soutenir ici-bas les principes éternels !

— Patricien, suis-moi, dit à Novator un geôlier ; et, le suivant, Novator entra dans une salle, où il vit sa mère, et sa sœur.

— Je viens à toi, ô fils de mes entrailles, dit Marcia, pour essayer si les pleurs de ta mère auront quelque influence sur ton cœur barbare. L’approche d’une mort cruelle t’a-t-elle ouvert les yeux ; ou, persistant dans tes erreurs, veux-tu nous plonger dans le deuil ?

— Je ne puis renier ma loi, dit Novator.

— Im, ie ! ne crains-tu pas le courroux des dieux ! La mort va te saisir et, plongé dans le Tartare, tu recevras le châtiment terrible réservé à ceux qui outragent la divinité.

(1) Tacite, liv. XIV.

On excusera cette longue citation. C’est un des plus curieux monuments du despotisme.

— Il n’est qu’un seul Dieu, ma mère, et je l’honore en gardant sa loi

— Restera t-il sourd à ma voix, le cœur que j’ai formé ! Ton Dieu t’ordonne-t-il de désespérer ta mère, de déshonorer ta famille ! Exécrable est la croyance qui te conseille ainsi ! Sacrilège et dénaturé est celui qui s’élève contre la religion de ses pères et les lois de sa patrie !

— O rna mère, les liens du sang ne peuvent engager l’âme. Je t’aime plus que ma vie ; mais j’aime la justice plus que toi.

— Faudra-t-il me prosterner à tes genoux ? Vois ta mère suppliante, et désolée. Ne rejette pas ma prière, o mon fils ! Veux-tu que je traîne dans les larmes une vieillesse sans appui ! Étais-je appelée a te survivre ? Qui me fermera les yeux ? Ah ! mon fils, tu abreuves de douleur le sein qui t’a porté ! Est-ce là le prix de tant de soins ? Est-ce pour une telle fin que j’élevai ton enfance î Laisse ma voix pénétrer jusqu’à ton cœur ! Ne donne pas la mort à celle qui t’a donné la vie !

Elle embrassait les genoux de son fils avec des sanglots et des étreintes convulsives, et, près d’elle, Myrtis agenouillée couvrait la main de son frère de larmes et de baisers. Novator fléchit un instant sous le poids de ses émotions. Enveloppant de ses bras sa mère et sa sœur, il les pressa sur son- cœur avec des larmes, des cris et des caresses, répandant toute son âme dans cet embrassement. Marcia tressaille d’espérance ; mais tout à coup, se dégageant de leurs bras, il s’enfuit en leur criant : A Dieu !

Depuis une heure à peine, il gémissait devant Dieu, quand le geôlier vint le chercher encore : c’était Délia.

— Je viens savoir, dit-elle, si les Chrétiens gardent leur parole. Tu m’as promis ton amour et ta protection. Je t’aime. Viens ; César se laissera fléchir.

— O Délia, dit-il, faut-il que mes affections les plus chères s’élèvent contre moi à l’heure où j’ai besoin de force ! Tu fus autrefois ma plus chère espérance. Ne me rappelle pas que la vie peut être enivrante, quand je vais mourir.

— Je t’aime, dit-elle, ô mon fiancé ! Toi qui me juras un amour éternel, ne m’abandonne pas jeune et faible dans la vie. Conserves, si tu veux, ta croyance ; mais renfermes-la dans ton cœur.

— Vaine et fausse est une croyance cachée ! L’arbre qui ne porte point de fruits sera coupé et jeté au feu. Tu m’as suivi au temple des Chrétiens, Délia ; est-il une religion plus belle et plus pure ? Au milieu de ce monde criminel, dont les vices t’épouvantent, el e est le phare du salut.

— Que sais-je ? répondit-elle. Le respect des règles établies n’est-il pas notre religion, à nous autres femmes ? Notre esprit ne fut point enseigné à réfléchir. Ce qu’on m’a dit être juste et nécessaire, en m’imputant à crime le doute, puis-je sans frémir te le voir combattre !

— O Délia, si je pouvais te convaincre ! tu serais mon épouse dans le ciel. — Je veux t’aimer sur cette terre, Novator. Mon amour pour toi sera ma foi. Ne sommes-nous pas nées pour être ici-bas vos compagnes dévouées ? Tous les bonheurs de l’amour, je les répandrai sur toi. Regarde-moi ; comme autrefois, ne me trouves-tu pas belle ! Plus d’un jeune patricien envie le sort de mon fiancé. Veux-tu me forcer à t’être infidèle, toi, l’époux de mon cœur !

— Délia !...

— Rentres dans la vie où tous les biens t’attendent. Viens, je t’aime ! Viens, tout mon bonheur est en toi....

Elle l’implorait encore qu’il n’était plus là.

Puis, l’esclave favori de Claudius vint apporter à Novator les tablettes de son maître, sur lesquelles ces mots étaient tracés : « Descendrai-je dans la tombe avec la honte d’avoir engendré un traître, » ennemi des dieux et des hommes ? »

Novator répondit : « Fier de mourir pour une croyance immortelle, » ma seule peine est la douleur des miens. »

L’heure étant arrivée, ils furent conduits au supplice, liés deux à deux. Le peuple, attroupé sur leur passage, les accablait d’injures et de malédictions. Près du cirque, une jeune fille perça la haie des gardes et vint s’agenouiller devant Novator. C’était Cliloé, une des esclaves de Marcia. Il crut qu’elle lui apportait un dernier souvenir de ceux qu’il aimait. Mais elle lui dit : — Maître, je veux mourir avec toi pour fa liberté des hommes. Au milieu de l’avilissement où j’étais plongée, toi seul, tu m’as fait entendre des paroles fraternelles. Tu relèves l’Humanité flétrie ; je t’honore comme un dieu ! Permets-moi de mourir près de toi pour la religion qui affranchit l’esclave.

Novator la relevant, et traçant sur son front le signe de la croix : — Ma sœur, dit-il, sois chrétienne, et vis pour propager ta foi.

Le cirque, provisoirement reconstruit, était orne pour la fête de guirlandes de fleurs, et sur ses gradins se pressait une foule immense de peuple. A des places réservées étaient le sénat et la cour. Le sénateur Claudius était venu témoigner par sa présence de sa fidélité aux lois et à César. La nuit tombait. Tout à coup éclatèrent des clartés et des gémissements. Des flambeaux vivants éclairaient les jeux, pendant lesquels, revêtus de peaux de bêtes, les autres Chrétiens turent déchirés par les lions. Néron souriait. Épouvanté, le fils d’un procurateur de province, enfant de dix ans à peine, qui assistait à ces jeux, voulut s’enfuir. Mais son père le retint et le cacha sous sa toge. Cet enfant, nommé Cornélius Tacitus, qui plus tard parvint à la dignité de consul et que la postérité plaça au premier rang des historiens, devait écrire un jour : « Pour détruire » ces bruits (les bruits qui accusaient Néron de l’incendie ), Néron fit » subir les plus cruelles tortures à des malheureux abhorrés pour » leurs infamies, qu’on appelait Chrétiens. Le Christ, qui leur donna son nom, avait été condamné au supplice sous Tibère, par le pro » curateur Ponce-Pilate, ce qui réprima pour le moment cette exécrable superstition. Mais bientôt le torrent déborda de nouveau, » non seulement dans la Judée, où il avait pris sa source, mais jus » que dans Rome même, où viennent enfin grossir et se rendre tous » les égouts de l’univers. On commença par se saisir de ceux qui » s’avouaient Chrétiens, et ensuite, sur leur déposition, d’une multitude immense, qui fut moins convaincue d’avoir incendié Rome que » de haïr le genre humain ? »... Quoique coupables et dignes des derniers supplices, on se » sentit ému de compassion pour ces victimes, qui semblaient immolées moins au bien public qu’au passe-temps d’un barbare (1). »

Comme Néron sortait du cirque, un Romain se glissant jusqu’à lui, le frappa d’un poignard. La cuirasse de mailles d’acier que Néron portait amortit le coup. Le meurtrier fut saisi et reconnu pour Camillus, ami de Novator. Aussi imputa-t-on ce nouveau crime à la doctrine des Chrétiens, et, aux noms d’impies et d’incendiaires qu’on leur donnait, on ajouta celui d’assassins.

VICTOR LÉO

(1) Tacite, liv. XV.


REVUE SOCIALE n° 11, juillet 1850

Au sommaire, p.169 est annoncé : Le Myosotis et La jeune fille et l’oiseau par VICTOR LEO mais est signé LEO

LE MYOSOTIS

Chapitre I

Large et paisible, la Vienne coule avec lenteur et s’enfonce dans les profondeurs touffues de l’horizon.

Ses eaux sans cesse passent et sans cesse arrivent. « Nous venons de l’infini, dit leur murmure, et nous allons à l’éternité. »

Le vent tantôt les plisse uniformément, tantôt les fait frémir en longues bandes de petites ondes tumultueuses dont l’agitation ressemble à celle d’une foule d’hommes ou d’une ruche d’abeilles.

La lumière les revêt de cent couleurs. Là c’est le vert ; puis l’argenté ; puis des paillettes étincelantes : Par endroits, c’est le bleu même du ciel qui s’y réfléchit ; plus loin, à l’autre bord, le long de ce buisson d’aulnes, c’est une longue bordure d’un roux sombre ; ici, telle que l’or en fusion, la lumière elle-même se baigne et se joue dans les eaux.

Sur les coteaux, le blé jaunit et sous le vent semble un autre fleuve. Auprès, la vigne pleine de promesses. En bas, les prairies semblables à de jeunes filles qui, la tête couronnée de fleurs, baignent leurs pieds dans l’eau.

Des noyers, des aulnes au feuillage frémissant, des peupliers qui se balancent comme de grands roseaux, bordent la rive, et forment à l’horizon des masses de verdure. Le lierre, la viorne, la fougère, La ronce et mille petites fleurs vêtissent les rochers.

Une cascade élève sa voix large et monotone et jette dos flots d’écume qui, s’éloignent, se divisent en petits flocons neigeux flottants çà et là, suivent le fil de l’onde, et s’évanouissent au moindre toucher.

L’oiseau chante ; et ; tout, muet ou sonore, chante aussi la beauté, l’abondance. Tout resplendit de joie. Le ciel et la terre se contemplent et se sourient pleins d’amour. Et l’âme enivrée respire dans l’atmosphère du bonheur.

Comme il fait bon vivre ! Que la terre est fertile et belle ! Que Dieu est grand !...

— Mais quels sons discordants s’élèvent de ce toit là-bas ?... j’entends des voix grondeuses ; puis des sanglots, et encore des imprécations. C’est l’homme qui se manifeste à l’homme.

Comme la chute d’une pierre trouble la surface de l’eau et remplace de riantes images par des ombres confuses, ainsi tout le beau paysage s’obscurcit à mes yeux. Je me lève et m’éloigne, la tête baissée et le cœur troublé.

Chapitre II

L’homme apparaît au milieu de la nature comme une tache au milieu d’un beau vêtement. Amour, beauté, poésie, images et promesses du bonheur, êtes-vous aussi vaines que le flocon d’écume de la cascade ?

Hélas ! tandis que la nature chante l’harmonie, l’homme n’exhale que gémissements et colères. Il marche le front soucieux sur la terre fleurie et passe en haillons au milieu de ses trésors.

La vie, c’est un chaos de luttes sanglantes que dominent des voix railleuses, menaçantes ou plaintives, et qu’entrecoupe ça et là quelque note fugitive d’espérance et de foi.

L’esprit y flotte entre mille apparences, qui tour à tour le séduisent par quelque lueur. Le cœur souffre et s’abat, ne trouvant que leurre et contradiction.

Oh ! qui portera ma vue au-delà des espaces que j’entrevois confusément ? Qui me dévoilera l’effet des systèmes ? Qui ne dira le secret de la vie ?

— Cette petite fleur bleue, épanouie en touffes parmi l’herbe, qui fixe sur moi son regard pur comme celui d’une étoile, c’est le myosotis des prés. Sa douceur et sa beauté m’attirent, et je me penche sur elle en disant : « Toi que Dieu a faite si belle et si pure, sais-tu ce que je cherche, petite fleur ? » -

Elle s’inclina sur mon visage, et j’entendis, en inspiration, ce mot doux comme un souffle de brise : « Aime ! » Et la petite fleur souriait avec tendresse en regardant le ciel.


LA JEUNE FILLE ET L’OISEAU

Voici le temps où la rose sauvage et le chèvrefeuille étendent sur les buissons des guirlandes embaumées, où mille frêles merveilles s’épanouissent dans l’herbe, sous les feuillages, au creux des rochers. Voici le temps où dans les blés le bleuet et brille ; où le serpolet, à la tendre couleur, borde les marges des chemins.

Qu’il est doux de fouler le tapis des prairies, où chaque pas fait éclore un parfum !

Qu’elle est douce l’ombre des arbres, d’où l’on entend, couché sur la mousse, le chant des oiseaux et le cri des cigales !

Quand la nature berce de voix monotones son voluptueux sommeil du jour.

Quel parfum emporte cette brise ?... Mon âme a tressailli comme l’exilé au chant de sa patrie. - Allons dans la campagne ; allons adorer Dieu -

Ainsi dit la jeune fille des villes ; mais on lui répond : « L’usage te ferme ta vie. » - Et, pleurante, elle va s’asseoir auprès de la cage de son oiseau favori, que chaque jour elle comble avec tendresse de grain et de biscuit frais.

« Tu pleures, lui dit l’oiseau. Ton sein est gonflé d’indignation parce qu’on te refuse, à toi, fille de l’infini, l’air et l’espace. — Et cependant, moi, dont l’aile parcourt en une heure plus d’étendue que tes pas en huit jours, tu me retiens dans cette cage étroite, loin des fleurs et du soleil. »

— Ainsi, absorbés en nous-mêmes, nous ne trouvons point en NOS maux le sentiment des maux d’autrui. Réciproquement, et à l’envi, nous brisons nos destinées, entre nos mains, l’espace est devenu prison. Le corps manque d’air et l’âme d’amour. Nous souffrons sans comprendre ; et chacun se plaint en frappant.

LEO