Accueil du site > André Léo, qui est-elle ? > Les articles écrits et les courriers échangés par André Léo > Le journal "Le Rappel", fondé en 1869 par les républicains Victor Hugo, Henri (...)
  • Article

  Le journal "Le Rappel", fondé en 1869 par les républicains Victor Hugo, Henri Rochefort, Paul Meurice, ouvre ses pages à la plume de André Léo le 13 avril 1871

Ce texte mis en ligne par Gallica de la BNF, nous indique la pertinence d’un propos et l’engagement de André Léo dans la lutte au côté des femmes.

mardi 20 novembre 2012, par Pierre Rossignol

« LE RAPPEL » du 13 avril 1871

TOUTES AVEC, TOUS

Pendant le premier siège qu’a soutenu Paris contre un ennemi moins barbare, l’élan de la population pour la défense nationale fut, on le sait, d’une vivacité, d’un enthousiasme, qui donnèrent bien du mal à M. Trochu. Les femmes, naturellement, y participèrent comme les hommes, et je reçus de nombre d’entre-Elles des lettres qui m’exprimaient ardemment le désir de combattre, l’arme à la main, pour la défense de leur ville et de leur patrie. Les défenseurs alors ne manquaient pas dans Paris. Il n’y en avait que trop, hélas ! témoins les mobiles. On arrêtait les enrôlements dans la garde nationale, et l’on consacrait à tempérer son ardeur toute l’énergie qu’on aurait pu employer à vaincre.

Nul besoin ne se faisait donc sentir d’une légion de femmes, et j’engageai mes correspondantes à réserver pour la lutte suprême, pour la bataille des rues contre l’ennemi, si elle avait lieu, le courage qui les animait.

Malgré tout parurent, bientôt après, les affiches vertes faisant appel aux Amazones de la Seine, et les mêmes journaux qui célèbrent à l’occasion l’héroïsme de Jeanne Hachette, criblèrent de traits sarcastiques une telle idée. Elle manquait, eu effet, de tact et d’opportunité.

A moins de parti pris, il faut reconnaître que tout grand intérêt excite les mêmes sentiments dans tout cœur humain, et qu’à moins d’être de simples phénomènes négatifs, les femmes doivent ressentir forcément en de telles crises les mêmes passions que les hommes.

Bien aveugles les démocrates qui nient ce fait et n’en tiennent pas compte. C’est par les femmes surtout que jusqu’ici la démocratie a été vaincue, et la démocratie ne triomphera qu’avec elles.

Au temps où nous sommes, c’est l’idée plus que la force du bras qui gagne les batailles. Tout être humain a l’instinct de conservation et ce n’est pas la hache qui surmonte cet instinct, mais une passion supérieure.

Or les femmes parisiennes ont à l’heure actuelle cette passion.

Il ne s’agit plus aujourd’hui de la défense nationale ; mais — au lieu de se rétrécir, le champ de bataille s’est agrandi, il s’agit de défense humanitaire, des droits de la liberté.

Maintenant le sort du droit en ce monde est lié au sort de Paris. Maintenant le concours des femmes devient nécessaire. A elles de donner le signal d’un de ces élans sublimes qui emportent toute hésitation et toute résistance. On les voit anxieuses, enthousiastes, ardentes, l’âme attachée aux péripéties du combat, l’œil plus rempli de feu que de larmes,se donner tout entières (les femmes du peuple surtout) à la grande cause de Paris. Qu’elles entrent donc d’action dans la lutte autant qu’elles y sont de cœur. Beaucoup le désirent et beaucoup le peuvent. Louise Michel, Mme de Rochebrune, bien d’autres ont déjà donné l’exemple et font l’orgueil et l’admiration de leurs frères d’armes, dont elles doublent l’ardeur. Quand les filles, les femmes, les mères, combattront à côté de leurs fils, de leurs maris, de leurs pères, Paris n’aura plus la passion de la liberté, il en aura le délire. Et ces soldats que l’on trompe à force de calomnies seront bien forcés de reconnaître que ce qu’ils ont en face d’eux n’est pas un parti de factieux, mais un peuple entier dont la conscience, soulevée contre l’oppression ignoble, crie par la voix de ses femmes aussi bien que de ses hommes : Mort ou liberté !

Toutes les femmes, cependant, ne peuvent alléger, en la partageant, la tâche des combattants ; mais toutes, sauf la jeune mère qui veille sur ses berceaux, peuvent donner leur concours actif à la lutte héroïque de nos bataillons. Les hommes qui supportent, en face de la mort, de si grandes fatigues sont mal nourris et mal secourus. Les soins aux blessés ne sont ni assez prompts ni assez abondants, l’alimentation est des plus insuffisantes. J’ai vu à la porte Maillot un bataillon, qui avait passé trois jours en batailles hors des remparts, ne recevoir pour nourriture que du pain et du lard cru. Il y a là des restaurants ; mais en tout temps et partout le restaurant, pour la bourse, c’est l’ennemi. N’est il pas lamentable que ces braves, dont l’héroïsme excite notre admiration et a droit de notre part à tant de reconnaissance, manquent ainsi du nécessaire à nos portes ? Et en est-il une de celles dont le cœur bat qui ne s’honorera de les servir ?

Non, les femmes sont remplies de bonne volonté et d’ardeur. La plupart souffrent de leur inaction. L’organisation seule manque.

Que le général Cluseret ouvre donc immédiatement trois registres sous ces titres : Action armée, Postes de secours aux blessés, Fourneaux ambulants.

Les femmes s’inscriront en foule, heureuses d’utiliser la sainte fièvre qui , brûle leurs cœurs.

Et le petit historien qui s’attaque à la grande ville sera forcé d’ajouter à ses chapitres d’histoire cet alinéa :

« Il y eut alors dans Paris une telle frénésie pour la liberté, le droit, la justice, que les femmes combattirent avec les hommes, et qu’il se trouva, dans cette ville de deux millions d’âmes, assez de force morale et d’énergie pour balancer le reste de la France et vaincre l’effort matériel de deux armées. »

ANDRÉ LÉO.